L’exposé de Michel Godron
Un nouveau regard sur la vie
|
Troisième
partie : la vie des sociétés, Il ne s’agit plus seulement de la vie qui intéresse les biologistes, mais de nos sociétés : le même genre de phénomènes se produit dans la vie des sociétés humaines. L’homme étant le plus évolué des animaux, avec un pouvoir de destruction – nous retrouvons ici l’écologie classique – qui est à la mesure de sa compréhension de l’univers, de ses capacités intellectuelles, l’homme constitue aussi des sociétés qui sont régulées par les mêmes principes. L’objectif – et là j’anticipe sur la conclusion à laquelle nous arriverons – ce nouveau regard sur la vie nous permet d’entrevoir ce que peut être un monde meilleur. Qu’est-ce qui nous fait dire : ceci est meilleur que cela, ceci est un bien ? Il y a bien une raison profonde. Nous ne sommes que l’émergence de toute cette évolution. L’Ecriture et l’enseignement des Eglises nous donne un circuit court. Ce que les scientifiques ne découvrent que très lentement, très progressivement, je crois que cela était déjà écrit en pointillé dans l’Ecriture. " Au commencement était le Logos… " Le Logos, c’est aussi bien la logique chère aux scientifiques que la parole, que le discours… Ne me faites pas dire que Dieu est un Mathématicien et qu’il a construit le monde comme un Ingénieur. Il a bien fait les choses, ce sera ma première conclusion. TABLE RONDE Intervention de Mgr COSTE. Pour enrichir le débat, j’ai retenu quelques-uns des mots que vous avez employés. J’ai retenu bien entendu le mot information, qui est capital, le mot structure, la Loi de complexité, la tendance à la stabilité… Mais il y a deux mots que je n’ai pas entendu : c’est le mot dynamisme et le mot créativité. Entre une machine et la vie, il y a une différence fondamentale. Alors, c’est cette explicitation du dynamisme et de la créativité que j’aimerais entendre. André TALMANT : Vous avez dit que les structures complexes permettent une stabilité plus grande ; comment se fait-il qu’il y ait des sauts qualitatifs, comment se fait-il qu’on aille vers un niveau plus élevé de complexité, et donc improbable par rapport à la stabilité recherchée ? Michel GODRON : dynamisme, c’est un mot que je n’aime qu’à moitié, je préfère qu’on parle de dynamique. Distinguer entre la dynamique et la cinématique. Très souvent, on emploie dynamique dans un cas où on ne devrait pas l’employer, par exemple à propos de l’évolution de la végétation. Si vous laissez une parcelle de terre abandonnée, vous commencerez par avoir des plantes très simples, des plantes fragiles d’ailleurs, et petites ; et puis, cinq ans après, il commencera à y avoir des arbustes ; et puis, 20 à 30 ans après, il y aura des arbres, et puis une forêt. Une forêt, c’est tout-de-même plus complexe que les trois ou quatre plantes que vous trouvez sur un terrain de tennis. C’est un des cas où la complexité croissante est apparue le plus évidemment. – La cinématique, c’est comme au cinéma, c’est décrire la succession des phénomènes. Comment évolue le phénomène. C’est la même chose pour les civilisations. Cette distinction simplifie les choses. J’ai bien parlé de la complexité croissante, mais en la décrivant, comme au cinéma, image après image. Si on cherche la dynamique, c’est parce qu’il aurait fallu que j’analyse plus précisément la relation entre structure et fonctionnement. Comme j’ai parlé de moteur, je mettais le fonctionnement là où vous attendiez dynamique. Mgr COSTE. Je remarque que vous employez très souvent des termes mécaniques ; j’attendais que vous employez des termes davantage spécifiques de la vie. Michel GODRON : le problème que vous posez là est très important… Si j’emploie plus souvent et plus volontiers des termes de physique que des termes de biologie, c’est pour éviter de tomber dans le piège du vitalisme, qui nous a été, je pense, extrêmement néfaste. Vitalisme ? Des gens très bien (Bergson, Leconte du Noüy, etc), un certain nombre de gens ont pensé que, entre le vivant et le non vivant il y avait une rupture, un saut qualitatif tel qu’il faudrait des lois spéciales pour régir les phénomènes biologiques. A partir du moment où il y a de la vie, il y aurait des lois tout à fait extraordinaires, qui ne sont plus les lois de la physique. Il y avait encore des communications dans ce sens-là à l’Académie des Sciences, dans les années Quarante. Leconte du Noüy insistait sur le fait que la vie est très improbable. Je pense que les phénomènes biologiques n’échappent pas aux lois de la Physique. Père Abbé : Ces phénomènes sont-ils du même ordre, ou non ? – Michel GODRON : Non, ils sont d’un ordre différent de complexité. Cela rejoint un peu ce que nous disions de la Physique Quantique par rapport à la Physique des objets macroscopiques. Il est une phrase des Physiciens que j’aime beaucoup : l’échelle crée le phénomène. Quand vous regardez les problèmes à l’échelle mondiale, vous n’avez pas la même vision des choses que si vous regardez un pays, ou bien la communauté que nous formons aujourd’hui. Alors, le vitalisme ? Je pense qu’il ne faut pas tomber dans le piège du vitalisme. Il n’y a rien d’immoral, rien de contraire à la vérité révélée à penser que la vie est régie par les lois de la Physique et de la chimie. Et c’est un peu pour lutter contre cette tentation-là que je prends très souvent des comparaisons physiques et chimiques. Cependant, la vie dépasse cet ordre. En quoi ? Dans la constitution de structures stabilisantes qui ont un fonctionnement parfaitement inattendu. C’est pourquoi j’insistais sur la complexité croissante, qui crée un autre type de phénomènes. Il est certain qu’il y a plus dans le fonctionnement d’un microbe que dans la chimie du carbone. Mais c’est quand même un ensemble de fonctionnements physiques et chimiques qui permettent le développement de la vie. Et là, l’expérience de Miller me paraît assez probante. Il y a un saut qualitatif. Il a trouvé des molécules qui entrent dans la composition des vivants, mais pas un vivant ! La créativité ? Mgr COSTE : Les animaux n’existaient pas du tout, et progressivement ils se sont mis à exister ! On ne pouvait pas, au départ, deviner toute cette complexité. Michel GODRON : D’accord, c’est le rôle du hasard etc. Il y a de l’imprévu ! Mgr COSTE : Est-ce que le mot hasard convient ? Michel GODDRON : Il faut s’entendre. Qu’est-ce que le hasard ? Ne pas confondre le hasard avec l’imprévisible. Je ne sais pas ce que sera la vie demain, je ne sais pas ce que sera l’humanité. Je ne suis pas d’accord avec mes collègues quand ils disent : les modèles que nous préparons doivent être des modèles prédictifs. Même dans l’évolution des planètes, si bien réglé que cela paraisse, on s’aperçoit qu’il y a de l’imprévisible. A fortiori dans la théorie des Quanta. Que l’intelligence ne puisse pas prédire l’avenir ne veut pas dire que cet avenir ne sera pas régi par les lois de la physique et de la chimie. L’atome de carbone gardera ses propriétés, et il en aura peut-être d’autres que je ne connais pas aujourd’hui. Je reste sur un point d’interrogation. Saut qualitatif ? Il y a saut qualitatif chaque fois qu’une espèce apparaît. Deuxième conclusion : l’écologie. Pour tenir mon contrat, je vais terminer en vous proposant un nouveau regard sur l’écologisme. Les scientifiques qui font de l’écologie se disent maintenant Ecologues, et non pas Ecologistes. C’est parti de Montpellier vers 1980, et cela a commencé à se répandre dans les milieux scientifiques, en France – alors qu’en Amérique, on parle toujours d’écologisme. Donc, je vous disais : ce qu’on voit se structurer dans l’enchaînement des êtres vivants – complexité croissante – je pense que c’est un peu ce qui se passe dans nos sociétés humaines. Contrairement aux quelques poilus qui se baladaient dans la brousse africaine il y a un million deux cents mille ans, et qui n’avaient qu’un impact très modéré sur leur environnement, nous avons construit des sociétés. Les premières cellules étaient vraisemblablement, selon les anthropologues, des petites cellules familiales où l’on commençait à pratiquer l’auto-assistance, plus que chez les chimpanzés et chez les gorilles. Et un peu de séparation du travail aussi – pour autant qu’on puisse reconstituer ce qui s’est passé quand l’homme a émergé. C’est un saut qualitatif important, même s’il est difficile à apprécier. Mais à partir de cette date, nous constituons des sociétés qui doivent vivre avec les ressources que nous apporte l'agriculture, pour commencer, l’industrie ensuite. Mais que ce principe de stabilisation à acquérir soit aussi une règle bénéfique pour l’avenir, il est facile de le démontrer. Et je reviens à ce que je disais ce matin : je pense que c’est le développement durable, en gardant au terme de développement ce que François BEROUX y a mis, le P. LEBRET aussi – c’est maintenant bien accepté au niveau international : le développement, ce n’est pas simplement le niveau de vie et la richesse des nations. Le développement durable, c’est bien l’objectif et le critère, je pense, de nos actions pour le futur. Cela m’amène à vous confier que, lundi, je dois aller en Hollande discuter avec de très bons collègues pour une action internationale qui se décide sous l’égide de l’Union internationale pour la conservation de la Nature, sur les paysages. C’est un des petits glissements heureux de l’écologie depuis quelques temps : on parlait d’écologie des écosystèmes, des forêts naturelles, et maintenant, on passe à l’écologie des paysages dont font partie les constructions humaines et les villes. Alors que l’écologie des écologistes s’est limitée à la sauvegarde des milieux naturels – Mgr COSTE en parlait ce matin – ce n’est pas seulement la sauvegarde de trois bouts de forêt et de deux dunes, c’est bien la structure de nos paysages, de notre environnement auxquels nous devons penser. Le problème qui a commencé à se discuter l’été dernier au Congrès international où l’on en a parlé, c’est la qualité des paysages. Qu’est-ce qui permet de dire qu’un de ces paysages où nous vivons est meilleur qu’un autre ? Qu’est-ce qui peut conduire les urbanistes, les agronomes, les économistes à améliorer notre environnement, nos paysages ? Eh bien, le critère qu’on avance actuellement, est le suivant : un paysage sera meilleur s’il permet un développement durable. Et cela ne va pas avec la construction des gratte-ciel ! Nous essayons de voir – et je suis content que le collègue hollandais avec lequel on va en parler dirige une galerie d’art de peinture, en plus de son activité universitaire, il y sera donc très sensible, comme beaucoup de Français y sont sensibles aussi – cette qualité de fonctionnement durable est liée aussi à une qualité esthétique. J’avoue que nous avons de la peine à la formaliser, parce que c’est difficilement quantifiable. Je repense à ce que me disait avant-hier un très bon géographe de Paris : " Le paysage, c’est purement subjectif ! " Eh bien, oui et non ! Bien sûr que c’est subjectif, mais à cela je réponds – et je me ferai couper la tête s’il le faut – la Science est totalement subjective. Elle est fondamentalement subjective, tout comme notre vie à tous. D'abord par le choix de ce que le savant étudie. Ce que commence par faire un scientifique, c’est un découpage de l’univers : " Je vais m’intéresser aux galaxies – et encore à tel type de galaxies. Je vais m’intéresser au cerveau de la sangsue " – et si j’ai le temps je vous lirai le passage de Nietsch là-dessus – la démarche scientifique est fondamentalement subjective. Cela nous ramène à la considération et au respect des individus, des personnes. Et ce sera ma seconde conclusion : je pense que, entre la recherche théologique que vous conduisez, et ce que nous essayons d’exprimer, nous, scientifiques barbares et bornés, il faut, c'est vital, établir des passerelles. Un des malheurs du monde moderne, c’est qu’il y ait une coupure, un hiatus entre les gens qui se veulent rationnels, qui sont souvent imprégnés d’un esprit d’idées-lumières quelque peu obscurantistes, de temps en temps, et les théologiens, les spirituels, les moines… Cette passerelle à établir, je pense que c’était le rôle qui était confié à l’époque romaine aux pontifes – et le Pape, c’est le Pontife sacré. Que veut dire Pontife ? Pontifex : je fais des ponts ! Alors, ce n’était pas le Pont Saint-Ange sur le Tibre qu’il était chargé de faire, c’était de relier les réalités matérielles de la société, de la vie courante, à l’exigence de vie spirituelle et à la création. Le Père Abbé : Vous venez de définir le Projet Nouveau Regard ! Merci… |