La Conférence de Monseigneur René Coste
" Théologie, éthique et spiritualité de la création "
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Le point de départ de la réflexion que j'ai l'intention de vous proposer sera double (1). D'abord, une citation de René Dumont : "L'humanité affronte une série de dangers qui n'ont jamais été aussi menaçants, car ils mettent en jeu, pour la première fois dans son histoire, sa survie même (2)." L'étude de l'écologie m'a amplement convaincu qu'il faut prendre au sérieux son appel pathétique. Le théologien que je suis est persuadé que c'est là un défi essentiel pour la foi chrétienne et qu'elle dispose de ressources d'un prix inestimable pour l'affronter, pour le plus grand bien de l'humanité. Ensuite, la radicale mise en cause dont elle a été l'objet, en 1966, de la part de Lynn White Jr, dans sa fameuse communication devant l'American Association for the Advancement of Science, où il lui a reproché son anthropocentrisme, venant de la Bible, qui faisait de l'Homme, d'après lui, non seulement la créature privilégiée, mais aussi le maître absolu de notre planète terre et le centre de l'univers. C'était, à ses yeux, la cause déterminante du développement agressif de la science et de la technologie, depuis le début de la Révolution industrielle, qui avait entraîné la si grave dégradation de la nature que nous avons désormais à affronter. La théologie n'aura pas de mal à démontrer que c'est là une erreur totale d'interprétation de la foi biblique. Encore faut-il convaincre nombre de chrétiens qu'ils doivent découvrir un trésor dont beaucoup ont à peine conscience. Plus je médite sur les deux récits de la création dans le livre de la Genèse, plus j'admire la profondeur de la pensée qui y est exprimée, qui était d'une extrême nouveauté à l'époque où ils ont été rédigés. Tout à coup, quelque part dans ce Proche-Orient de l'Antiquité, au sein de ce petit peuple qui se rattachait à Abraham, était révélé le secret de l'univers. Il n'était pas éternel. Il n'avait pas surgi tout seul du néant : comment la matière inanimée aurait-elle pu devenir sa propre matrice ? Il n'était pas le résultat d'une cosmogonie divine imaginée par une culture polythéiste, comme en Babylonie, en Inde ou en Grèce. Il n'était pas non plus le résultat de la lutte du Bien contre le Mal, comme on le pensait en Perse et comme le pensèrent encore longtemps les Manichéens. C'est l'Esprit qui avait tout créé, souverainement, en toute liberté, par amour. Et c'était pour le bonheur de l'humanité qu'il avait créé la terre : cette merveilleuse planète, unique dans l'univers. Plus que cela, il la lui avait confiée pour qu'elle en assurât la gestion tout au long des siècles. Le Dieu unique, infiniment puissant, se révélait en même temps le Dieu infiniment aimant. Et tout cela était dit, dans un très évocateur langage poétique, qui s'adresse à la fois à l'intelligence, à l'imagination et au cœur. Et si simplement que chacun - même un enfant, même un illettré - peut comprendre le message, le savourer et s'émerveiller. Le premier enseignement des deux récits (qui se renforcent mutuellement), c'est ce que je viens de synthétiser à propos de Dieu lui-même. C'est d'abord cet enseignement qui est essentiel pour nous. Car c'est en Dieu qui réside le secret de notre propre vie. C'est lui qui nous a créés par amour. C'est lui qui nous maintient dans l'existence. C'est lui qui est notre "Milieu divin", comme aimait le répéter le Père Teilhard de Chardin, en s'inspirant d'une citation d'un poète grec, que nous trouvons dans le discours de saint Paul devant l'Aréopage (Ac 17, 28). C'est en lui seulement que nous pouvons trouver notre accomplissement, suivant cette inoubliable assurance de saint Augustin, au début de ses Confessions : "Tu nous as faits tournés vers Toi, et notre cœur est sans repos, jusqu’à tant qu’il repose en toi". Nous en sommes seulement (et c'est déjà beaucoup) : les intendants, les gérants et les usufruitiers. Nous devons donc le cultiver, suivant sa propre volonté : non seulement pour nous (personnes et collectivités), mais aussi pour tous nos frères et sœurs en humanité c'est-à-dire, pour tous les êtres humains sans exception. Marx, sans l'avoir voulu (car il était foncièrement athée) avait pleinement raison, du point de vue de la Bible, quand il écrivait : "Aucune société, aucun peuple ni même toutes les sociétés d'une époque prises ensemble ne sont les propriétaires de la terre. Ils n'en sont que les possesseurs, les usufruitiers, et ils devront la léguer aux générations futures après l'avoir améliorée en boni patres familiae (5)" Théologiquement, cette assertion vaut son pesant d'or. C'est ce qu'en termes synthétiques nous appelons l'intendance ou la gérance de la création. Il ne suffit pas de parler, comme on l'a fait dans la trilogie œcuménique de Vancouver, de "sauvegarde de la création" (integrity of creation, dans l'anglais original). Le jardinier ne se contente pas de sauvegarder. En cultivant, il organise, il prévoit, il transforme, et il doit s'efforcer d'améliorer le sol et ses produits. C'est le droit et le devoir de la gérance. C'est ce que nous dit implicitement le texte sacré , puisqu'il précise que Dieu a confié le jardin à l'homme, d'abord, pour "le cultiver" et, pas seulement, pour "le garder" (Gn 2, 15). Voilà notre mission fondamentale de chrétiens, que nous partageons avec tous nos frères et sœurs en humanité, même s'ils ne le savent pas : celle de gérance de la création, qui fait de nous les "collaborateurs" du Créateur. Mais, encore une fois, il s'agit de construire et non pas de détruire : la planète tout entière doit bénéficier des activités humaines.
Les devoirs à l'égard de la nature et du Créateur font partie intégrante de la foi chrétienne. Quelles leçons tirer pour aujourd’hui de cette théologie de la création ? Et d 'abord de cette mission de gérance de notre planète qui est confiée, en ce moment de l'histoire, à l'humanité de notre temps : et donc aussi, pour une part, quelque modeste qu'elle soit, à chacun de nous ? La réponse fondamentale nous est donnée par Jean-Paul II, dans son beau Message pour la Journée mondiale de la paix du 1er janvier 1990 :"La Paix avec Dieu créateur, La Paix avec toute la création". Je le cite : "Les chrétiens, notamment, savent que leurs devoirs à l'intérieur de la création et leurs devoirs à l'égard de la nature et du Créateur font partie intégrante de leur foi." Jamais, me semble-t-il, l'importance de l'éthique de la création (base théologique de l'éthique de l'écologie) n'avait été exprimée avec autant de force par le Magistère catholique. Je considère une telle assertion comme un événement historique d'une grande portée : une véritable date dans l'histoire de la théologie et de l'enseignement social : l'éthique et la spiritualité de l'écologie comme "partie intégrante" de la foi chrétienne. Je me permettrai seulement de noter que la formulation de Jean-Paul Il est trop optimiste, car nombre de chrétiens sont encore loin de l'avoir compris. Je suis persuadé qu'il en était conscient, mais qu'il a seulement voulu être persuasif. Il faut bien le reconnaître : jusqu'à une date récente, la théologie et la catéchèse n'ont guère explicité la formidable portée des commandements divins des récits de la création. Maintenant, à l'appel de Jean-Paul 11, il faut que l'Église soit à l'avant-garde – dans sa pensée et sa pratique – de l'éthique et de la spiritualité de la création. Du point de vue éthique, ce sont toutes les dimensions de la vie en humanité qui sont concernées : toute son organisation sociale, toute son utilisation des ressources de notre planète et même le comportement de chacun de nous dans sa vie personnelle, familiale ou communautaire, ou encore dans ses activités professionnelles et ses choix politiques. |