La conférence de Monseigneur LEONARD
Les apparitions
Dans la perspective d'un Nouveau Regard théologique
Miracles et prodiges
Le miracle chrétien
Objections
Clin d'oeil du monde nouveau
Une comparaison
Miracles et apparitions
Conclusion
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Hegel aimait à dire que la condition minimale pour entrer en philosophie est d’être idéaliste, c’est-à-dire de reconnaître qu’il existe un autre monde que celui-ci (même si, selon lui, notre monde fait nécessairement partie de cet autre monde, qui n’est donc pas si autre que cela…). Sur un autre registre, mon intervention de l’an dernier sur la protologie et l’eschatologie1 et ma communication sur la création et le premier péché2 constituent également une contestation de l’univers présent au nom de la réalité du monde nouveau inauguré par Pâques. De ce point de vue, j’ai toujours été impressionné par la déclaration de Marie à Bernadette Soubirous : " Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre ". C’est donc qu’il y a un autre monde… Je suis étonné de ce que, aujourd’hui, si peu de théologiens soient ouverts à cette perspective concernant un autre monde. En tout cas, je ne m'étonne pas de ce qu’un philosophe y soit paradoxalement plus accueillant, car la métaphysique naît avec l’émerveillement devant l’imprévisible surabondance de l’être. La question des apparitions doit être resituée, à mon sens, dans le contexte plus large du miracle, lequel, par l’un de ses aspects essentiels, invite précisément à un autre regard, dès lors qu’il se présente comme une échappée sur la vérité d’un autre monde, sur l’harmonie du monde nouveau. Comme le mot l’indique, le miracle est un événement qui suscite l’émerveillement ou l’admiration par son caractère prodigieux, extraordinaire, si bien qu’une double question se pose à son sujet : d’où vient donc se fait inexplicable ? Et que signifie-t-il, dans quel but s’est-il produit ? C’est d’ailleurs en ces termes que le Nouveau Testament parle des miracles. Il utilise d’une part les mots grecs dunameis (puissances) et erga (œuvres) qui soulignent plutôt la dimension prodigieuse de l’événement et, d’autre part, le terme grec sèmeia (signes) qui met davantage l’accent sur l’aspect signifiant du miracle, en ce sens qu’à travers lui Dieu nous fait signe. La distinction du miracle et du simple prodige est capitale. Si tout miracle comporte un aspect de prodige, il s’en faut de beaucoup que tout prodige soit miraculeux au sens religieux, et surtout chrétien, du terme. Les religions non chrétiennes, les domaines mystérieux de la magie et de la parapsychologie connaissent aussi des prodiges étonnants. Il serait trop facile de vouloir s’en débarrasser, soit dans une perspective rationaliste, soit par souci de monopole chrétien, en les déclarant a priori mensongers ou illusoires. L’existence de ces prodiges témoigne de ce que les ressources de l’univers créé, à la fois physique et spirituel, sont infiniment plus complexes que nous le pensons. Contaminés par un scientisme inconscient, nous croyons volontiers que la science moderne de la nature pénètre au cœur ultime du réel en discernant les particules élémentaires de la matière. Mais outre que la physique ne sait plus très bien elle-même de quoi elle parle quand elle invente des modèles pour se représenter ces entités, ce serait une grave illusion de penser que le cœur de l’univers se situe à ce niveau. Le cœur du monde créé est dans l’esprit, avec sa face lumineuse et sa face obscure, avec ses énergies conscientes et inconscientes ; il se ramifie à travers les mille replis du psychisme humain, et qui sait s’il ne bat pas d’une manière à peine soupçonnable pour nous dans d’autres créatures, purement spirituelles, angéliques ou démoniaques, en connexion mystérieuse avec notre monde humain ? De grands savants commencent à s’intéresser, selon des méthodes scientifiques, à certains phénomènes para normaux. Il faut s’en réjouir. Quelle que soit donc leur origine (ressources inconnues de la matière ou de l’esprit, influences démoniaques, etc.), les prodiges nous font entrevoir la profondeur secrète du réel créé. Mais le miracle chrétien est plus que le prodige, il fait intervenir essentiellement la dimension du signe. Risquons dans cette perspective une définition du miracle chrétien : le miracle est un prodige se produisant dans un contexte religieux, qui exprime dans la nature physique une intervention spéciale de la causalité divine, et que Dieu adresse aux hommes comme signe du salut offert en Jésus. Cette définition s’applique aussi bien aux miracles opérés par Jésus dans l’évangile qu’aux miracles qui se produisent dans la vie des saints ou dans des lieux de pèlerinage comme Lourdes. Nous n’entrerons pas ici dans la question de savoir si tous les miracles rapportés par les évangiles répondent à nos critères actuels d’historicité, car, du point de vue qui nous occupe – celui de la vérification de la foi par le croyant ou l’incroyant d’aujourd’hui – ce sont les miracles contemporains, dûment attestés grâce à des constats officiels ou des témoignages avérés, qui doivent être retenus par priorité. Nous nous étonnons cependant de la légèreté avec laquelle certains exégètes croient devoir suspecter a priori certains types de miracles, à savoir ceux qui ne concernent pas le corps humain (comme la guérison), mais la nature inanimée (marche sur les eaux, tempête apaisée, multiplication des pains, etc.). Ces miracles ont pourtant, à l’égal des autres, une haute portée significative sur le plan du salut, ainsi que nous le verrons tout à l’heure. Quant aux miracles contemporains (ceux d’un saint Jean Marie Vianney, d’un saint Jean Bosco, ceux qui ont été enregistrés à Lourdes ou retenus pour la canonisation des saints récents), ils jouissent, dans le constat et dans le témoignage, de telles garanties d’authenticité que seul un esprit prévenu par ses préjugés peut en nier la réalité. L’abbé René Laurentin, qui est des nôtres aujourd’hui, grand spécialiste de Lourdes et des apparitions mariales en général, a même fait remarcher à juste titre que, dans le cas de Lourdes, le Bureau des constatations pèche sans doute par excès d'exigence critique, au point que le miracle devient presque inconstatable sauf à contraindre Dieu à le réaliser pour ainsi dire en laboratoire… Les objections faites à la réalités des miracles sont multiples, et nous ne pouvons les examiner toutes. Mais derrière la plupart d’entre elles (action inconnue du psychisme ou d’une loi naturelle à découvrir, existence de faux récits de miracles, etc.) se cache un préjugé fondamental reposant sur le raisonnement suivant : Dieu lui-même (s’il existe) ne peut vouloir nier la cohérence et l’intelligibilité du réel ; or le miracle, en tant que prétendue intervention spéciale de Dieu dans la nature, remettrait en cause la légalité ordonnée du réel ; donc le miracle, comme prétendue dérogation aux lois du réel, est impossible et doit être nié ou expliqué d’une mamnière naturelle. Dans cette argumentation, la majeure est correcte, mais la mineure est tout à fait contestable. En effet, on y présuppose que l’ordre du réel s’identifie à l’ordre des lois de la nature – dont Emile Boutroux a par ailleurs si bien montré la contingence dans son célèbre ouvrage de 1874 intitulé De la contingence des lois de la nature. Mais c’est là un énorme sophisme métaphysique consistant à réduire le réel total au seul réel atteint par la science. Or, métaphysiquement, le premier Réel, c’est Dieu lui-même. Et si la figure de Jésus est vraie et sa résurrection un événement réel – ce que le miracle doit justement contribuer à attester – il est clair que le monde nouveau inauguré par la %Résurrection, c’est-à-dire le monde de la gloire de Dieu transfigurant l’univers, appartient lui aussi au réel, et même, si l’on peut dire, y appartient davantage. Si Jésus est vraiment ressuscité, son humanité glorieuse est, en un sens, plus réelle que la nôtre. Or, tous les miracles de l’évangile et tous ceux qui jalonnent l’histoire de l’Eglise catholique (car on n’a que peu de témoignages avérés de miracles en dehors d’elle) ont justement pour sens soit d’annoncer, soit de manifester la réalité du monde nouveau de la Résurrection. Les miracles sont un clin d’œil du monde nouveau à l’adresse de l’ancien ; avec eux, un coin du voile se soulève sur cet univers abîmé par le mal, et laisse entrevoir la splendeur de l’humanité et du cosmos réconciliés avec Dieu et entre eux. Les guérisons et les résurrections de l’évangile annoncent la Résurrection du Christ, et les miracles du temps de l’Eglise jusqu’à nos jours en rappellent la fécondité présente et font pressentir l’explosion dernière de sa puissance. De ce point de vue, les miracles affectant la nature inanimée sont riches de sens eux aussi : ils sont une prophétie du salut intégral de l’univers, et non seulement de l’homme. Dès lors, les miracles ne sont pas, comme on le redoute parfois, une violation des lois du réel : ils ne bousculent que la légalité du monde déchu, assujetti à la vanité, comme dit Paul (Rm 8, 20), et, dans ce " désordre éta |