Post scriptum

La structure anthropologique des révélations privées

Un texte du Cardinal Joseph Ratzinger
Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi

à l’occasion de la publication du troisième secret de Fatima, le 26 juin 2000

(Extraits)

" L’anthropologie théologique distingue (…) trois formes de perception ou de vision : la vision des sens, donc la perception externe corporelle ; la perception intérieure ; et la vision spirituelle (visio sensibilis – imaginativa – intellectualis) " (…) " Il s’agit ici (dans le cas des apparitions du type Lourdes, Fatima etc) de la catégorie intermédiaire, la perception intérieure, qui a certainement pour le voyant une force de présence, laquelle équivaut pour lui à la manifestation externe sensible.

" Voir intérieurement ne signifie pas qu’il s’agit de fantaisies1, ce qui serait seulement une expression de l’imagination subjective. Cela signifie plutôt que l’âme est effleurée par la touche de quelque chose de réel, même si c’est suprasensible, et qu’elle est rendue capable de voir le non-sensible, le non-visible par les sens – une vision avec les sens internes. Il s’agit de vrais objets qui touchent l’âme, bien qu’ils n’appartiennent pas à notre monde sensible habituel. C’est pourquoi cela exige une vigilance2 intérieure du cœur qui, la plupart du temps, n’existe pas en raison de la pression des fortes réalités externes, des images et des pensées qui remplissent l’âme. La personne est conduite au-delà de la pure extériorité, et les dimensions les plus profondes de la réalité la touchent, se rendent visibles à elle. On comprendra peut-être ainsi pourquoi ce sont précisément les enfants qui sont les destinataires privilégiés de telles apparitions : l’âme est encore peu altérée, sa capacité intérieure de perception est encore peu détériorée. " De la bouche des enfants, des tout-petits, tu as fait monter ta louange " : c’est par un verset du psaume 8 (v. 3) que Jésus répond à la critique des Chefs des Prêtres et des Anciens, qui trouvaient inopportun le cri " Hosanna " poussé par des enfants (cf. Mt 21, 16).

La " vision intérieure " n’est pas une fantaisie1, mais une manière véritable et précise d’opérer une vérification, comme nous l’avons dit. Mais elle comporte aussi des limites. Déjà dans les visions extérieures il existe aussi un facteur subjectif : nous ne voyons pas l’objet pur, mais celui-ci nous parvient à travers le filtre de nos sens, qui doivent accomplir un processus de traduction. Cela est encore plus évident dans la vision intérieure, surtout lorsqu’il s’agit de réalités qui outrepassent en elles-mêmes notre horizon. Le sujet, le voyant, est engagé de manière encore plus forte. Il voit avec ses possibilités concrètes, avec les modalités représentatives et cognitives qui lui sont accessibles. Dans la vision intérieure, il s’agit encore plus largement que dans la vision extérieure d’un processus de traduction, de sorte que le sujet est de manière essentielle participant de la formation, sous mode d’images, de ce qui apparaît. L’image peut advenir seulement selon ses mesures et ses possibilités. Ces visions ne sont donc jamais de simples " photographies " de l’au-delà, mais elles portent aussi en elles-mêmes les possibilités et les limites du sujet qui perçoit.

On peut le montrer à travers toutes les grandes visions des saints ; naturellement, cela vaut aussi pour les visions des enfants de Fatima. Les images qu’ils ont décrites ne sont pas en effet une simple expression de leur fantaisie1, mais le fruit d’une réelle perception d’origine supérieure et intérieure, elle ne sont pas non plus à envisager comme si, pour un instant, le voile de l’au-delà avait été enlevé, et que le ciel apparaissait dans ce qu’il a de purement essentiel, de la manière dont nous espérons le voir un jour dans l’union définitive avec Dieu. Les images sont plutôt, pour ainsi dire, une synthèse de l’impulsion qui provient d’en-haut et des possibilités de ce fait disponibles du sujet qui perçoit, en l’occurrence des enfants. C’est pour cela que le langage imaginatif de ces visions est un langage symbolique.

Le Cardinal Sodano dit à ce sujet : les visions " ne décrivent pas de manière photographiques les détails des événements à venir, mais résument et condensent sur un même arrière-plan des faits qui se répartissent dans le temps, en une succession et une durée qui ne sont pas précisées ". Ce rassemblement de temps et d’espace en une image unique est typique de telles visions, qui en règle générale ne peuvent être déchiffrées qu’a posteriori. Dans ce domaine, on ne peut pas dire que chaque élément visuel doive avoir un sens historique concret. C’est la vision dans son ensemble qui compte, et c’est à partir de l’ensemble des images que les éléments particuliers doivent être compris. Quel que soit le centre d’une image, elle se révèle de manière ultime à partir de ce qui est le centre de la " prophétie " chrétienne elle-même : le centre est là où la vision devient appel et guide vers la volonté de Dieu. "

 

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