Embryogénèse, évolution humaine et éthique

Anne Dambricourt Malassé

 

Nos connaissances sur le passé biologique de notre humanité sont fondées sur les restes fossilisés du squelette, le plus souvent adultes. De ce fait la logique a fini par réduire l’évolution du corps à celle du squelette adulte. Comme celui-ci est essentiellement locomoteur, depuis la base du crâne jusqu’à la voûte plantaire, le raisonnement a fini par interpréter l’évolution du squelette , et donc du corps, comme une évolution réductible à l’anatomie de l’adulte en mouvement. En réalité, si l’on commence par considérer le matériel fossile, il apparaît également des adolescents et des enfants.

De même, les restes fossilisés sont le plus souvent crâniens. De cette façon, on est conduit à réaliser que l’être humain, ou l’espèce fossile, n’est pas un adulte mais une ontogenèse, c’est à dire une suite d’organisations anatomiques, en complexité croissante, de la fécondation à la vieillesse. Le crâne n’est pas un solide adulte statique, c’est un système complexe, un puzzle, dynamique, qui se structure et change de forme au cours de l’embryogenèse (les 8 premières semaines), puis au cours du développement foetal (7 mois), et ensuite de la vie post-natale, ou extra-utérine. On doit donc considérer aussi bien l’évolution du crâne adulte qu’infantile ou embryonnaire. S’il existait des foetus fossilisés, le paléontologue comparerait aussi des foetus de singes ou d’hommes fossiles. Et le crâne d’un foetus n’est pas encore celui de l’adulte.

Il est donc autrement plus juste de considérer, et de raisonner, sur le développement du crâne plutôt que sur le stade tardif d’un processus que l’on qualifie d’adulte. Si l’architecture cranio-faciale de l’Homme actuel est différente de celle de l’ Homo erectus, cela signifie que ce sont les modalités du développement qui ont changé. Alors comment un crâne d’ Homo sapiens se construit-il ? Nous commençons tout juste à savoir lire les grands principes. Des constats aussi simples que la face sous le front, le fond de la gorge redressée et le trou occipital (le cou) sous le cerveau, n’avaient jamais été expliqués. Depuis quinze années, cette recherche a pris en considération les étapes du développement du corps depuis les premières semaines du développement embryonnaire. De cette façon il est apparu que l’organisation osseuse du crâne, en trois dimensions, le cou redressé et la face courte sous le front, se mettait en place entre la 7° et la 8° semaine embryonnaire. Il est donc tout à fait nécessaire d’introduire l’embryogenèse pour comprendre les mécanismes de l’évolution anatomique.

Il s’agit d’une découverte majeure, qui remet en cause le modèle classique qui voyait dans la locomotion adulte, la cause mécanique des modifications de forme des os, notamment la base du crâne. La bipédie de l’Homme actuel est une conséquence post-natale, d’une réorganisation anatomique du squelette et du système nerveux, de la tête au bassin. Celle-ci se déroule au cours des premières semaines embryonnaires. Au terme des 8 semaines, on reconnaît les traits anatomiques du crâne de l’Homme moderne, même si ce n’est pas encore l’organisation adulte. La face sous le front et le fond de la gorge redressé, sont visibles dès la 8° semaine intra-utérine. De même, pour l’ensemble du squelette, c’est au cours de l’embryogenèse que l’on voit apparaître les différences entre l’homme et le grand singe, proche "cousin ", comme le chimpanzé. Cette découverte majeure montre que l’évolution du crâne chez les primates fossiles en amont des êtres humains, n’est pas une question de locomotion, induite par des changements de l’environnement. C’est une évolution de toute l’organisation tête-bassin de l’embryon. Ceci constitue un premier point très important. L’embryogenèse est le " lieu " d’expression du processus d’hominisation.

Un second point aussi fondamental, concerne la notion de processus. En physique, un processus est un enchaînement de causes à effets, on parle de systèmes détermistes, l’événement inédit dépend du temps, c’est à dire du passé. Le mot hominisation, signifie en soi, " processus ". L’apparition de l’embryogenèse humaine actuelle devrait donc dépendre de l’embryogenèse des fossiles, ou encore, le comportement évolutif du génome de l’ancêtre, qui donne l’embryogenèes actuelle, devrait dépendre de la cause ancestrale. Or, rien n’est plus contraire à la réalité d’un processus que le néo-darwinisme., En dehors de toute vérification paléonto-logique, il impose comme prémisse l’absence de liens de cause à effet entre les mutations qui se suivent. Elles ne se déterminent pas. En d’autres termes, il n’existe pas de causes en amont de notre apparition, simplement une erreur de copie du programme génétique de développement. Notre crâne embryonnaire ou adulte serait un crâne d’Homo erectus désordonné. L’absence de cause, c’est à dire d’histoire, de mémoire évolutive et donc de référence, ou encore " valeur ", est l’axiome du néo-darwinisme le plus puissant et le plus grave, sur le plan de l’éthique. La sélection naturelle n’est pas le vrai pilier de cette vision, elle est permanente par le biais des avortement spontanés et n’explique aucun processus au sens scientifique du terme, c’est à dire physique. Reconstruire un système complexe reste le vrai processus évolutif. Il est auto-sélectif puisqu’il s’est reproduit en permettant à l’ontogenèse embryonnaire d’atteindre le stade adulte. En terme physique, dans la vision néo-darwinienne, la mémoire génétique qui encode le développement embryonnaire n’est pas recopiée. Il s’agit donc d’une perte d’information. En toute rigueur, l’évolution de la mémoire génétique serait celle d’un désordre croissant, avec apparition d’innovations n’ayant rien de commun avec le passé du génome.

C’est ce présupposé qui est contredit d’une façon magistrale par l’introduction de l’embryogenèse des fossiles. Sur 60 millions d’années, le crâne des premiers primates a montré différentes évolutions. Certaines paraissent désordonnées dans l’organisation de l’espace du crâne. Et on croyait qu’il en était ainsi de toutes les évolutions, notamment de celle qui mène aux êtres humains actuels. C’est inexact. Une évolution se dégage sur 60 millions d’années, elle est ordonnée et c’est la nôtre. Les tissus osseux et cartilagineux se développent dans l’espace au cours de la période embryonnaire, on observe donc des trajectoires. Les trajectoires sont conservées, et

non pas oubliées. Et elles sont prolongées. Vue de profil, la base du crâne se modélise avec un triangle. Il est très ouvert à l’origine. Il se ferme une première fois, un peu. Si l’évolution était darwinienne, on ne devrait plus revoir le mouvement de fermeture, on devrait voir n’importe quelle trajectoire sauf la répétition de la fermeture du triangle. Or c’est exactement le contraire. Les fossiles indiquent une répétition de la logique. La base du crâne change donc de forme depuis l’embryo-genèse, mais le processus lui, se répète. Donc non seulement l’information génétique n’est pas dissipée, elle est conservée, mais en plus elle est prolongée.

En conséquence, ceci donne au génome humain qui est l’aboutissment actuel du processus, et à l’embryogenèse humaine, un statut considérable et sans précédant dans l’histoire des connaissances objectives que les êtres humains ont de leur propre identité évolutive. Adulte, nous avons une conscience réflexive qui nous permet de nous situer individuellement, dans un continuum depuis la fécondation d’une part. Et d’autre part depuis 60 millions d’années, nous nous situons collectivement comme un processus en cours. Le génome humain, homme ou femme, est porteur de la mémoire du processus sans lequel nous n’existerions pas et l’embryogenèse est l’expression ordonnée de ce processus. Une immense responsabilité éthique se pose à la conscience du scientifique et du paléontologue face aux projets de manipulations génétiques fondés sur la négation de l’existence d‘un processus et de disposer d’une liberté d’intervention sur l’embryogenèse réduite à des réactions biochimiques nées par hasard. Il existe désormais une éthique évolutionniste à adopter, à développer, à enseigner et à diffuser, par une étude comparative de l’embryogenèse des primates et de l’homme, grâce aux nouvelles techniques d’imageries. Faire entendre que nous sommes légataires et non propriétaires d’une mémoire est capital pour les futurs êtres vivants qui nous succèderons.

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