Editorial
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" Dieu, c’est quand on s’émerveille " Sous ce titre, La revue Présence de Maurice Zundel n° 31, juillet 2000, a publié une remarquable conférence du Père François DARBOIS donnée à Paris le 20 mai 2000, à l’occasion de l’Assemblée Générale de l’AMZ. Nous en faisons notre miel, à partager avec tous les membres et amis du Projet Nouveau Regard. D’abord, une réflexion de Zundel à la suite de Simone Weil : " Le christianisme a oublié que le salut est essentiellement une question de regard. N’est-ce pas l’honneur de l’Evangile d’être une école d’émer-veillement ? " Le Père Darbois montre que l’émer-veillement est un véritable chemin vers Dieu : " Dans cette école du regard, nous distinguerons quatre étapes, le choc de l’étonnement, l’exode, la leçon des ténèbres et l’émerveillement, pour reprendre la tradition chinoise : " Voir, ne plus voir, s’abîmer dans le non-voir, revoir intérieurement ". 1. L’étonnement : voir. Tout savoir commence par l’émerveillement…Un coup de tonnerre qui nous réveille de nos habitudes de voir et d’entendre… Après un tel choc, on se surprend à voir autrement… Il y a un choix, et donc une conversion du regard… qui fait naître un désir de voir un peu plus loin. Nous tombons volontiers dans l’erreur de croire que tout peut être expliqué, qu’il n’y a plus de mystère, et que l’émerveillement ne serait que l’effet de la nouveauté sur des esprits ignorants… L’humanité occidentale a perdu le sens du réel. Husserl disait déjà au début du siècle que l’humanité a perdu le sens de la vie concrète. Or, plus la science avance, plus la vérité se disperse en multiples vérités, plus l’homme sombre dans le virtuel et l’oubli de l’être, et plus il est dans l’impossibilité de sortir de la fascination et de s’émerveiller. " Dieu, c’est quand on s’émerveille. C’est quand ? C’est quand l’inattendu se produit, quand le monde s’ouvre et se déchire, quand notre regard change, et que les choses ne sont plus simplement des choses, mais qu’elle deviennent des signes, des questions. C’est quand le visible se met à parler, c’est quand s’opère une mutation entre le dehors et le dedans… Pour s’émerveiller, il faut être disponible, libre de ses certitudes comme de ses incertitudes…Notre regard est limité par l’horizon de nos montagnes, celles de nos peurs, de nos égoïsmes et même de nos croyances. On croit voir plus que l’on ne voit. Il y a toujours un écart entre le croire et le voir… Pour voir plus loin, il faut commencer par douter de ce que l’on croit voir. " Pour voir plus loin, il faut oser aller au-delà du visible… Ce qu’on sait nous empêche de voir…oser changer le point de vue… L’esprit d’émerveillement, ici, ne s’oppose pas à l’esprit critique, ils sont deux modes complémentaires de penser. Toute perspective n’est qu’une distorsion d’un réel qui nous échappera toujours, car il est au-delà de tout ce que l’on peut en voir et en comprendre. L’homme passe l’homme, dit Zundel, et le réel passe infiniment le réel tel qu’on se le représente. 2. L’Exode du regard : du voir au non-voir. " Entre le réel, l’imaginaire et le symbolique, il y a un long travail de relecture, de séparation, pour voir que le réel-visible n’est pas un écran, mais l’écrin d’un diamant aux mille facettes. Le réel n’est pas un mur qui nous bouche l’horizon, mais un sanctuaire qui nous ouvre sur l’infini… L’émerveillement naît d’abord du silence, et il conduit au silence. .. Avant qu’une parole puisse naître, notre vision n’est que tohu bohu, (mais) le vide appelle le plein, et la solitude, la rencontre de l’autre… Car les choses sont plus que des choses, elles sont des boîtes vides… en attente d’un regard qui veuille bien les ouvrir… Le monde est un livre sous notre regard critique ou émerveillé. Voir, c’est ouvrir les yeux, se laisser surprendre avant de prendre du recul. Accepter de ne plus voir pour mieux voir… " Pour voir le monde en vérité, il faut se libérer de ses peurs et de sa fascination, et surtout de la tentation de le dominer ou de se laisser dominer par lui. Cela s’apprend au contact des autres, de celui qui, par sa culture, son âge ou son expérience, voit autrement. Mais cette formation du regard à l’école de l’autre, qu’il soit Zundel ou tout autre maître, est une entreprise qui demande du temps : celui de la surprise, de la prise de distance et de la déprise de soi. Tout regard est à la fois une prise de contact et une prise de distance. Il y a tout un travail d’ajustement entre ce que l’on voit, ce que l’on croit, ce que l’on est et ce qui est. 3. La leçon des ténèbres : s’abîmer dans le non-voir. " Tout regard est une traversée du désert… Apprendre à s’émerveiller est un chemin entre le désespoir et l’adoration. .. Pour voir le monde autrement, il faut prendre du recul, de la distance, renoncer à juger, ou à prendre, à tuer ou à asservir pour être libre d’aimer, de s’émerveiller, et de chanter. Pour voir autrement, il faut mourir à ses anciennes représentations, entrer dans le monde du non-vu, du non-su. Pour voir cet autre monde, il faut dépasser les logiques d’inclusion et d’exclusion pour entrer dans celle du troisième terme qui permet le dialogue, l’accueil dans le respect et le distance. Mais cette logique du troisième terme qui permet la réconciliation des contraires n’est pas encore la nôtre. " Par delà les illusions et les désillusions, il y a quelque chose plutôt que rien, mais ce rien est un saut dans le vide. La fin des grandes illusions scientifiques, politiques ou économiques n’a-t-elle pas provoquée la chute des dernières étoiles qui illuminaient le ciel de notre esprit ? Mais ce vide n’est-il pas en attente d’un plein, ce rien n’est-il pas l’annonce d’une aurore ? Avant d’être une plénitude, l’émerveillement est l’expérience d’un vide, et cela est plus proche de l’angoisse et du désespoir que de la béatitude. Avant de voir Dieu, il faut passer par l’expérience du non-voir et s’y abîmer, au risque de se perdre. On ne peut voir Dieu sans mourir… Au delà du visible et de ses représentations, il y a un autre pays. Mais cet autre pays, qui est plutôt un arrière-pays, n’apparaît qu’à celui qui a accepté la mort : c’est par la mort vécue dans l’instant que nous pouvons accéder à l’invisible, comme l’écrit Jean Sullivan. Voir est un art de vivre, mais surtout un art de mourir à ses anciennes visions du monde… On ne voit bien qu’en s’oubliant, en se perdant de vue. " Pour opérer cette transfiguration du regard et donc du sujet, la surprise doit se transformer, mûrir en prise de distance, en déprise, si elle ne veut pas être une méprise. Pauvreté et émerveillement sont une divine pédagogie de l’amour qui nous ouvre au mystère de Dieu. Apprendre à s’émerveiller est une ascèse, une attente, un appel à venir qui creuse le désir et purifie le regard. Si les choses nous font signe…si elles nous appellent, c’est parce que c’est nous qui ne sommes pas là, aveugles et sourds à leurs appels. Si elles nous attirent, c’est qu’elles sont en attente pour nous conduire à l’éveil, pour passer de quelque chose à Quelqu’un. Les choses comme les événements nous appellent à venir là-bas, de l’autre côté, non dans un autre monde, mais de l’autre côté de ce monde pour le voir autrement. " Consentir au vide, c’est renoncer à la saisie conquérante et agressive pour s’ouvrir à la réalité qui se donne… Par delà la fascination ou l’opposition, par delà l’esclavage et la guerre des regards, il y a une issue libératrice, il y a un troisième terme…La finalité d’un regard, ce n’est pas de se regarder soi-même, ni de juger ou d’être fasciné par l’autre, mais de se laisser transformer soi-même. La grâce comble, écrit Simone Weil, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c’est elle qui fait ce vide. L’enjeu ici est à la fois un devenir de soi et un advenir d’un troisième. Il y a de l’Autre qui advient et qui veut naître dans l’événement d’un regard…Le Je devient soi quand un Autre advient en soi. 4. L’émerveillement. " Tu voyages beaucoup, écrivait Silesius, tu es à l’affût de tout ; si tu n’as pas croisé le regard de Dieu, tu n’as rien vu. Où croiser ce divin regard, sinon à la croisée du visible et de l’invisible ? … La trace de cet émerveillement se révèle dans l’éclat d’un regard, lumineux autant qu’illuminé. … Nos yeux restent fermés tant que l’amour ne les ouvre pas. Voir l’autre monde, ce n’est pas fuir dans un autre monde, mais c’est prendre sa distance pour voir ce monde-ci à la lumière d’un Autre. C’est revêtir les choses de beauté et leur donner un visage… Tu n’as pas quitté ce monde, simplement tu le vois autrement. Tu le vois comme le berceau d’une invisible présence… Le monde n’est plus alors ni un piège ni une illusion, mais la sublime allusion d’un autre monde. Le visible porte l’invisible en son sein ; il l’informe et le contient. " Si ton œil est simple, tout ton corps sera dans la lumière. Si ton regard est vide, alors tout et même le presque rien deviendra lumineux. Cette lumière est en germe dans chacun de nos regards. Les mots les plus simples sont souvent les plus lumineux. C’est dans leur pauvreté qu’ils nous ouvrent la porte, et c’est dans leur retrait qu’ils nous font une place que notre regard respire. C’est dans la nuit qu’ils dévoilent leur vraie lumière. Alors ces regards, qui nous semblaient morts, deviennent vivants. Ces choses qui étaient limitées de tout côté, éclatent à l’infini des regards, elles deviennent présence sans limite. Quand les prisons de nos regards et les tombeaux des mots s’ouvrent… que les regards en miroirs sont brisés, alors les regards simples, pauvres et nus se lèvent et, sans appui, marchent… La connaissance en son sommet n’est pas accumulation de savoir, mais fraîcheur du regard…Pour transformer le monde…il te suffit de le regarder seulement avec ces yeux de l’esprit qui voient et qui entendent (Claudel). |