Débat

Le statut des apparitions dans l’Eglise

 

RENE LAURENTIN : Les apparitions ont un rôle humble dans l’Eglise, au bas de l’échelle théologique. Cette humilité se fonde sur la parole du Seigneur à Thomas : " Parce que tu m’as vu, Thomas, tu as cru : heureux ceux qui n’auront pas vu, et qui croiront ". Dans son énumération des lieux théologiques, Victor Cano ne mentionne pas les apparitions. L’essentiel est l’adhésion à Dieu par la foi en la Révélation. La Révélation est achevée en Jésus-Christ, et elle se fonde sur l’autorité apostolique : elle est donc close avec la mort des derniers apôtres. Les révélations qui accompagneront l’Eglise au cours de son histoire n’ajoutent rien d’essentiel à la foi ; elles ne font qu’attirer l’attention des fidèles sur tel ou tel point particulier en vue de provoquer à la conversion. Dans ce sens : les apparitions du Christ à sainte Marguerite Marie Alacoque à Paray-le-Monial " révélant " le Sacré-Cœur et donnant un extraordinaire élan à cette dévotion ; ou encore, Fatima et la dévotion au Cœur immaculé de Marie. Néanmoins l’Eglise se méfie de l’illuminisme qui guette ceux qui font des apparitions le tout de leur religion. Le discernement en matière d’apparitions reste conjectural. L’Eglise n’oblige personne à y croire, elle n’en fait jamais un dogme. Dans le meilleur des cas, elle dit : il y a de bonnes raisons de croire à telle apparition, il est bon d’y croire. Rien de plus.

Et pourtant…les apparitions ont une importance de fait dans la vie de l’Eglise. Elles sont à l’origine de nombreux sanctuaires. Dans le contexte moderne de privatisation de la religion et d’asphyxie de la foi, elles s’opposent à l’abstraction qui imprègne plus ou moins la vie de l’Eglise : en théologie, en exégèse critique, et dans l’administration ecclésiastique – que l’on pense à la " réunionite " ! Les apparitions rappellent que le monde de la Résurrection est quelque chose de réel et de concret. On ne peut aller à Dieu sans signes ; les gens recherchent des signes, et s’ils ne les trouvent pas à l’intérieur de l’Eglise, ils en trouveront à l’extérieur. C’est pourquoi on peut dire que les apparitions sont une constante de la Bible et de la vie du peuple de Dieu.

Quels sont les critères qui permettent à l’autorité ecclésiastique compétente de discerner les apparitions authentiques ? D’abord leur conformité à la foi et à la morale catholiques, tant du côté des représentations visuelles que des messages. Ensuite : les voyants sont-ils sains d’esprit ? Sont-ils sincères ? Ne sont-ils pas sous l’influence de personnes étrangères ? N’y a-t-il pas des contradictions dans leurs déclarations ? Leur vie est-elle en cohérence avec les apparitions ? On doit aussi examiner les phénomènes qui accompagnent les apparitions : extases, réactions aux stimuli extérieurs, simultanéité des gestes (quand les voyants sont plusieurs) et des regards (notamment quand ils suivent des yeux un objet en mouvement) ; parfums, phénomènes lumineux, solaires etc. Enfin, on doit tenir compte de l’impact des apparitions sur les fidèles, de la durée de leur influence, des fruits spirituels qui en résultent (conversions, retours à la foi et à la pratique, augmentation de la ferveur, éventuellement guérisons et autres miracles…

Le R.P. de MARGERIE évoque Notre-Dame de tous les peuples, à Amsterdam. De nombreux fidèles se réunissent régulièrement. Ils demandent une définition dogmatique de la Médiation universelle de Marie. Cette démarche semble inopportune et inutile ; la doctrine est suffisamment claire dans le chapitre de la Constitution dogmatique Lumen Gentium. En dépit de l’interprétation tendancieuse d’une parole de Jean XXIII sur le caractère " pastoral " du concile, Vatican II a bien été un grand concile doctrinal, dont les enseignements requièrent l’adhésion intérieure des fidèles.

 

Le Chanoine LAURENTIN répond à quelques questions.

  • Les apparitions sont des modes de communication de Dieu. Il en est de différentes sortes : intra-divine (entre les Personnes de la Sainte Trinité), extra-divine (par la Parole de Dieu, par la grâce sanctifiante, par les sacrements et les sacramentaux, la liturgie, l’oraison, les charismes…)
  • Les apparitions sont aussi des signes du ciel donnés par Dieu. Il y a même des " petits signes " utiles pour tous : bonnes inspirations, motions, paroles intérieures (parfois auditives), rencontres… On ne doit pas demander de signes à Dieu, sinon sous son inspiration. Mais on doit les accueillir avec reconnaissance et humilité. Dans l’exercice du discernement, il ne faut pas écarter l’éventualité de tromperies et illusions qui viennent des démons.

  • Les apparitions mariales semblent avoir un précédent scripturaire et une sorte de modèle dans la vision du chapitre 12 de l’Apocalypse : la Femme vêtue de soleil, la lune sous les pieds et une couronne de 12 étoiles… Ce grand signe représente synthétiquement le Peuple de Dieu de l’Ancien Testament, la Fille de Sion (le petit reste d’Israël), Marie, Mère du Messie et l’Eglise dont elle est l’icône parfaite. En ce sens, toute manifestation mariale authentique a une dimension ecclésiale.
  • L’apparition n’est pas une transe. Les expériences faites en Amérique sur les Chamans le démontrent ; celles-ci s’apparentent aux états modifiés de conscience des drogués, tandis que les apparitions évoquent le rythme alpha de la méditation contemplative (voir p. 9).
  • La communication de Dieu s’adapte à chacun ; le voyant met du sien dans toute apparition. L’imaginaire peut être un lieu de révélation, de même que les songes.
  • Le doute systématique n’est pas une bonne méthode. Le soupçon non plus.
  • A Zeitoun (en Egypte), Marie s’est montrée à des Musulmans. Le roi du Maroc est venu prier à Lourdes, des Musulmans viennent prier à Notre-Dame de la Garde à Marseille. Cependant, il n’est pas fait mention d’apparitions dans le Coran.
  • Les apparitions mariales semblent se produire surtout dans l’Eglise catholique. Mais l’Eglise orthodoxe ne les ignore pas pour autant. Edouard BELAGA évoque l’apparition de saint Séraphin de Sarov à saint Jean de Kronstadt. Il ajoute qu’on ne doit pas nier le réalisme des apparitions en les réduisant à leur aspect psychologique voire neuropathologique ; d’autre part, en soulignant leur aspect prophétique, il ne convient pas d’occulter l’aspect social, ni leur caractère de signe des temps.

Toutes les questions que pose le phénomène des apparitions n’ayant pu être abordées au cours de ce séminaire, la recherche devra se poursuivre.

Les moniales de l’Abbaye Notre-Dame étant en retraite, les participants ont assisté seulement à l’office de None, mais la séance de synthèse a eu lieu à 15 h. à l’abbaye Saint-Paul.

 

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