Compte-rendu
L’exposé du Chanoine
René LAURENTIN
sur son œuvre théologique
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Je ne voudrais pas que vous me considériez comme " l’homme des apparitions ", ou, pire encore, comme un maniaque des apparitions ! En réalité, les apparitions ne sont qu’une partie de mes recherches, et, dans un sens, une étude plutôt marginale. J’ai un ensemble de vécu qui a une unité – unité que d’ailleurs j’ai conduit comme j’ai pu avec l’Esprit Saint à partir de demandes très différentes, qui ont été très occasionnelles – mais toutes nos vies ne sont-elles pas menées par des occasions ? Par suite des circonstances, après ma captivité, j’ai choisi un sujet de thèse en Sorbonne sur Marie et le sacerdoce, question délicate s’il en fut, mais qui m’a permis, entre autre, d’approfondir le problème du rôle de la femme dans l’Eglise et du féminisme. Et c’est après mes deux thèses – doctorat ès-lettres et doctorat en théologie – que Monseigneur Théas, évêque de Lourdes, m’a demandé de faire un exposé de Théologie des apparitions au Congrès de Lourdes de 1954. De fil en aiguille, j’ai été amené à étudier l’histoire des apparitions de Lourdes et à publier un premier petit livre, " Sens de Lourdes " qui sera suivi de… 30 volumes ! J’ai publié également une Vie de Bernadette, les paroles de Bernadette. La Libre Pensée préparait une attaque contre Lourdes fondée sur un dossier d’archives que je connaissais ; mais, comme j’ai commencé à le publier avant eux, le Dr Vallot, grand adversaire des miracles de Lourdes, a avoué avec un certain dépit dans La Libre Pensée qu’il n’avait plus rien à dire. J’ai apprécié son honnêteté. Monseigneur Théas était un homme loyal, honnête, remarquable. Quand je lui ai dit : " J’ai trouvé dans le dossier du commissaire Jacques Homet le premier document chronologique : c’est une rétractation de Bernadette. Je publie tout, ou je ne publie rien ? " Il m’a dit : " Lourdes n’a besoin que de vérité ". Je l’ai publié, et même la Libre Pensée n’a rien trouvé à redire, parce que, pour des raisons que je n’ai pas le temps d’exposer, on a vu que c’était une feinte du commissaire. C’est dire à travers quels méandre on passe pour étudier ! On m’a demandé ensuite une étude des apparitions de Pontmain, puis sur Fatima. Je commençais à être mal vu par certains collègues : " Laurentin n’est plus un théologien, car les apparitions, ce n’est pas du ressort de la théologie ! " Jusqu’ici, je travaillais sur archive, n’ayant jamais rencontré un voyant. Et puis il y eut Medjugorje. J’ai découvert ce qu’est l’extase, et quelle différence il y a entre travailler dans la poussière des archives et étudier des être vivants. Cela fut pour moi une très profonde expérience. Entre temps, je revins à l’exégèse avec Structure de Luc 1-2 où je me suis fait le défenseur de l’historicité, avec les évangiles de l’enfance et les évangiles de Noël, réédités depuis. J’y pratiquais la méthode du comparatisme biblique – et parfois extra-biblique – et la sémiotique. Cela m’a fait pénétrer très avant dans la cohérence et dans la signification exacte de l’Ecriture. Cela, d’ailleurs, n’épuise pas tout, et nous dit rien de cet au-delà de la connaissance qui relève de l’intuition. J’ai donc consacré une grande part de ma vie à l’exégèse, et cela m’a conduit à comprendre celle-ci à partir de l’expérience spirituelle. Je me suis posé une question qui ne se pose encore que très peu, à savoir : de quelles expériences sont nés les évangiles de l’enfance ? Pourquoi Luc et Mathieu ont-ils écrit comme ils l’ont fait ? – ils n’ont pas un verset commun, pas un épisode commun, et pourtant ils sont pleinement convergents ! C’est qu’ils sont partis de deux expériences distinctes de la même foi : celle de Matthieu, prédicateur persécuté, qui voit Israël et Jérusalem en noir ; celle de Luc, païen converti, plus charismatique. Jésus a dit : Je suis venu pour qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance. Où est la vie ? Cela m’a mis en contact avec des mystiques, en partie par les apparitions, en partie par les exorcismes. D’où un premier ouvrage : Le démon, mythe ou réalité ? C’est une synthèse, peut-être trop rapide, remontant de l’expérience actuelle de l’Eglise à l’expérience des siècles, à celle du Christ et à l’expérience parallèle des exorcistes juifs auxquels Jésus était confronté. C’était un très grand risque, car j’étais à contre-courant en disant : le démon existe ! Car il faut dire : c’est un non-être, un non-ange. A mon avis, il existe, et les exorcistes le rencontrent. Mais il ne faut être ni naïf, ni simpliste. J’ai été amené à étudier des mystiques, y compris des mystiques persécutés par le démon, d’où mon livre La passion de Madame R., une voyante, une personne très simple, qui ne mange ni ne boit depuis 27 ans. Après avoir connu les plus hauts degrés de la vie mystique – le mariage spirituel – elle a subi de terribles épreuves spirituelles, y compris l’impression d’être damnée. Il faut être critique. Je suis critique après coup. Etre critique ne veut pas dire tout critiquer : cela veut dire critiquer ce qui mérite de l’être. C’est ce que font les hommes de science. Ce sont des gens qui n’ont pas peur de formuler des hypothèses, et même de folles hypothèses. La gravitation de Newton, la Relativité, le Big Bang, la dérive des continents ont paru stupides. Ensuite, il fallu vérifier, et cela n’a pas été un mince travail. Et puis, si l’on a un projet risqué, critiquable, eh bien ! On le corrige, comme le font les scientifiques qui recorrigent et remodifient sans cesse leurs modèles. Voilà comment je situe la critique, c’est un des axes de toute ma problématique. Certains théologiens font le contraire, ils mettent tout en doute… Mais non ! Il faut avoir l’audace de regarder en face le projet de Dieu, ce qu’il veut dire pour les hommes. C’est cela qu’on devrait montrer. Je reviens à mes travaux en rapport avec le Jubilé. On se souvient de la parole du Cardinal Wychinski à Jean Paul II au moment de son élection : " C’est toi qui feras entrer l’Eglise dans le IIIe millénaire ". Le Pape a orienté tout son Pontificat dans ce sens : le Grand Avent de l’Eglise serait un Avent avec Marie. Mais fallait-il instituer une année mariale pour la naissance de Marie il y a 2000 ans ? Paul VI avait répondu à cette question par la négative, et Jean Paul II avait conclu de même. Puis il a changé d’avis et annoncé au dernier moment que l’année 87/88 serait une année mariale. D’où mon livre " Un Avent avec Marie " dont l’idée essentielle est celle-ci : Nous attendons le Christ avec Marie. Comme le disent les Pères, Marie a conçu le Christ dans son cœur – par son consentement – avant de le concevoir dans son sein. Et tout chrétien conçoit le Christ en son cœur, donne naissance au Christ dans son cœur, et lui donne naissance dans ce monde. C’est la théologie des Pères. Ensuite, le Pape a décidé que les trois dernières années préparatoires au Jubilé seraient consacrées aux Trois Personnes de la Sainte Trinité, en commençant par le Christ et en finissant par le Père. D’où ma trilogie. Pour le Christ, j’ai insisté sur l’historicité, en démontrant pourquoi on refuse l’historicité, pourquoi on caricature le Christ, et pourquoi il tient. Dans les cinquante premières pages, j’ai livré toute ma pensée sur l’exégèse, sur le rapport entre l’histoire et la foi. La foi est fondée sur l’Incarnation historique de Jésus-Christ. Ensuite, j’ai publié L’Esprit Saint, cet Inconnu. Découvrir son expérience et sa Personne. Ecrire ce livre a changé quelque chose dans ma vie. Cela m’a rendu beaucoup plus disponible, beaucoup plus lucide sur ce qu’on doit à l’Esprit-Saint…. Enfin : Dieu, notre Père… En conclusion, je vous dirai que tout se tient, la théologie et la vie ; tant que j’étais théologien en chambre, avant de voir au Concile le quotidien de la vie de l’Eglise, et de dire aux gens ce que signifie ce qu’on fait au Concile, ce qu’a fai le Pape, ce qui pousse dans l’Eglise pour en voir l’unité et la cohérence, mais également les risques, ce qui va mal, le combat spirituel, ma théologie se perdait dans sa propre abstraction. Comme toute administration tend à gonfler et à se perdre dans son propre fonctionnement, ainsi en va-t-il des sciences et de la théologie elle-même. Toute théologie tend à se gonfler en volume et à se perdre dans son propre fonctionnement. C’est aussi l’histoire de notre exégèse actuelle : en quête de renouvellement, elle sera ou ne sera pas spirituelle. Espérons qu’elle adoptera des méthodes adaptées, non pas pour disséquer l’Ecriture, mais pour y pénétrer et en manifester la transparence. Celle-ci apparaît au bout de toutes les études techniques, selon le grand principe théologique de saint Thomas d’Aquin : la foi ne se termine pas au concept ni au symbole, ni au langage, mais à la Réalité de Dieu. La théologie doit apprendre à accommoder le regard, pour voir ce qu’on peut voir de Dieu à travers sa Parole. |