Compte-rendu

Table ronde

 

  • M. le chanoine René LAURENTIN a beaucoup apprécié la conférence de Mgr Léonard, en particulier le réalisme de sa philosophie : Réalité de Dieu, réalité du monde nouveau de la Résurrection, réalité de notre monde déchu, cohérence de l’ensemble. Il fut un temps – celui de la scolastique décadente – où la théologie avait perdu le sens du mystère et sortait de son domaine. D’où la condamnation de Galilée. En face, les scientifiques se vantaient d’avoir la maîtrise du monde et forgeaient l’idéologie du scientisme : la Science résoudra tous les problèmes. Les théologiens ont à se placer face au Mystère. Pour sa part, R.L. est frappé par la cohérence extraordinaire qui unit Dieu à son œuvre, le Créateur à la création, par l’Incarnation. Le phénomène des apparitions se situe dans ce contexte, comme l’a dit Mgr Léonard. Malheureusement, la plupart des exégètes n’apportent guère de lumière à sa compréhension, ayant tendance à considérer toutes les théophanies bibliques comme de pures formes littéraires ; quant aux commissions nommées par les évêques pour enquêter sur les apparitions, elles décident la plupart du temps sans rien expliquer.

  • Dom LAFOND fait remarquer que les commissions se réfugient volontiers derrière la formule, bien commode : " Non constat de supernaturalitate ". Cette formule peut s’appliquer à n’importe quel miracle, puisque le surnaturel se situe justement au-delà du signe, ce dernier étant souvent proche du paranormal ou du préternaturel. Elle a pourtant le mérite de laisser la porte ouverte à une décision positive ultérieure.

  • Pierre PERRIER souligne que la vision scientifique du monde est de plus en plus cohérente avec l’idée d’un Dieu Créateur, dans la mesure où elle ne prétend plus présenter un cosmos autosuffisant. On peut même concevoir maintenant où se situe l’action divine et comment elle ne contredit en aucune façon les lois du niveau macroscopique qui est le nôtre : dans la Mécanique Quantique, la pesanteur est le premier élément qui apparaît du champ quantique. Dieu agit d’abord à ce niveau. Les apparitions en sont une illustration.

  • Le Chanoine LAURENTIN se dit surpris et édifié de ce qu’il entend. Il rappelle qu’il a beaucoup travaillé avec des scientifiques, en particulier avec le Professeur JOYEUX à Medjugorje. Les électroencéphalogrammes réalisés pendant les extases des voyants révèlent le rythme alpha du contemplatif : ils ne dorment pas, ils ne rêvent pas, ils ne sont pas en état d’épilepsie. L’hallucination est exclue. C’est tout ce qu’on peut dire, en forme négative ou apophatique, mais c’est considérable ; le Professeur Joyeux précise : nous n’atteignons pas l’apparition en elle-même, c’est-à-dire la Personne qui apparaît, car elle se situe à un autre niveau. Comment elle se manifeste aux voyants, et à eux seuls, en se laissant voir, entendre et même toucher par eux, nous ne le savons pas, la science ne peut le dire.
  • Dom Lafond : ce qu’elle peut dire, c’est que le cosmos n’est pas fermé sur lui-même et qu’il laisse place à l’action de Dieu et des créatures glorifiées de la nouvelle création – mais aussi à l’action négative des anges déchus.

  • Edouard BELAGA évoque le rôle joué par l’apparition de Notre-Dame de Guadalupe pour la conversion des Indiens d’Amérique et la naissance de nations chrétiennes métisses, œuvre impossible à réaliser par le pouvoir colonial ni même par les missionnaires. Les apparitions sont pour les temps difficiles – on en a de multiples exemples avec les icônes miraculeuses de Russie au temps du communisme. E. B. estime que l’attitude de critique systématique envers les apparitions, surtout en France et en Europe de l’Ouest, est tout à fait injustifiée, même du point de vue scientifique.

Les Américains sont beaucoup plus réalistes dans leur pragmatisme. Ils considèrent que les bons fruits spirituels de Medjugorje, par exemple, sont beaucoup plus convaincants que toutes les recherches scientifiques. C’est une prise en compte de l’apparition comme phénomène social – et le niveau social, c’est aussi un niveau scientifique. On ne peut pas réduire toute la science au niveau physique. Autre est la biologie, autre la chimie, autre la physique : chaque science a ses propres paradigmes. On peut considérer que la création de Dieu est à plusieurs niveaux : tout ce qui se passe au plan physique ne peut pas expliquer tout ce qui se passe au niveau biologique. Et tout ce qui se passe au niveau biologique ne peut pas expliquer ce qui se passe au niveau social. Et tout ce qui se passe au niveau social n’explique pas ce qui se passe dans le cœur de l’homme quand il aime son semblable. On ne peut plus accepter le réductionnisme primitif qui était celui de Laplace, ou celui de Darwin avec sa sélection naturelle, ou de Marx avec sa lutte des classes. Ce n’est pas possible. Tout ce qui se passe dans le monde ne peut être expliqué par la lutte des classes : j’ai appris cela en Russie…

Notre siècle est agressif envers l’Eglise : d’où le complexe des gens d’Eglise pour parler des miracles. Mais chez beaucoup de scientifiques, ce complexe n’existe pas, au contraire ! Le Mathématicien Keller n’hésite pas à dire : " Nous vivons dans le Royaume ! "

  • Le chanoine LAURENTIN dit que, à partir de Guadalupe, les apparitions prennent un sens public, et non plus privé comme auparavant : c’est la dimension sociale qu’évoquait Edouard BELAGA, et c’est une véritable révolution. La Vierge est apparue sur le site de la déesse sanguinaire TONANTZIN : elle y apparaît comme Mère de Miséricorde. En 1917, il y eut en Russie une apparition de Marie, en quelque sorte un " pré-Fatima ".
  • Le R.P. de MARGERIE suggère qu’il existe une " Providence mariale " : entre toutes les apparitions mariales, il y aurait un enchaînement. Il pose aussi une question concernant l’attitude de saint Jean de la Croix et de saint Alphonse de Liguori.
  • Dom Lafond rappelle que Raoul AUCLAIR a écrit un livre sur les Epiphanies de Marie. La thèse de l’auteur est que les apparitions mariales ont une signification essentiellement eschatologique : elles nous préparent à la Venue du Fils de Marie dans la gloire. Un peu comme les théophanies de l’Ancien Testament préparaient l’Incarnation du Verbe qui est la Théophanie par excellence…
  • Monseigneur LEONARD se dit touché de l’humilité des scientifiques devant la complexité de l’univers, le mystère de l’infiniment petit comme de l’infiniment grand. Il est important aussi que les scientifiques s’intéressent à des phénomènes paranormaux, qui ne sont pas sans rapports avec la nature du temps. Mgr L. répond au P. de MARGERIE : il y a chez Jean de la Croix une méfiance excessive vis-à-vis des visions et apparitions ; il craignait que l’intérêt porté à ces choses nuise à la foi. – Y a-t-il une " Providence mariale " ? La plupart des apparitions sont mariales, cela a sûrement un sens. Quant à l’enchaînement ? Il y a certainement une cohérence. On ne peut qu’être touché par l’action de Marie dans notre monde, comme par le renouveau de l’Esprit-Saint. Cela rappelle un des derniers versets de l’Apocalypse : " L’Esprit et l’Epouse disent : Viens !… Oui, Je viens bientôt ! " (Ap 22, 17.20). La présence très providentielle et active de l’Esprit et de l’Epouse – qui est l’Eglise, mais qui est aussi Marie, parfaite Icône de l’Eglise – révèlent incontestablement une logique et une cohérence remarquables.
  • Le Chanoine LAURENTIN rappelle que, du temps de Jean de la Croix, sévissait la chasse aux illuminados, les charismatiques de l’époque, traités très sévèrement. Il lui fallait se montrer prudent. Pour la même raison, saint Ignace, qui parlait en langues (glossolalie), n’y fait allusion qu’à mots couverts dans son journal.
  • René LAURENTIN apporte ensuite des précisions de vocabulaire sur vision et apparition. Il existe de nombreux degrés de vision intérieure, depuis le sentiment de la Présence jusqu’à la vision intellectuelle. S’y ajoute parfois un élément sensible : visuel ou auditif, inspiration ou locution. En extase, le voyant est coupé du monde extérieur. Il n’y a plus de distance, et c’est une autre durée. Même si les sens externes fonctionnent normalement, un blocage empêche l’information de parvenir au cortex cérébral. On dit qu’il y a " vision objective " quand on peut toucher l’apparition. Mais qu’est-ce qui est objectif, qu’est-ce qui est subjectif ? La connaissance comme acte du sujet est subjective, mais l’accord sur ce qui est vu démontre son caractère objectif. Il faut se montrer réaliste, mais non naïf !
  • Peut-on faire la synthèse de toutes les apparitions mariales pour en tirer un paysage spirituel unifié et une description prophétiques des événements à venir, comme on a tenté bien des fois de le faire ? Le Chanoine LAURENTIN ne le croit pas. Certes, il y a une harmonie, une certaine cohérence ; mais, selon lui, chaque apparition est extrêmement particulière et particularisé. La Vierge n’a jamais le même costume, n’a pas le même visage, pas toujours la même couleur de cheveux. Le style des messages est très divers. Bien sûr, ce particularisme si frappant incarne – dans la mesure où l’apparition est authentique – toujours la même réalité et donne le même contact avec le ciel. Mais vouloir réduire ce particularisme à l’uniformité est une entreprise vouée à l’échec.
  • Dom LAFOND compare la diversité des figures de la Vierge dans les apparitions à celle des apparitions pascales. Le Seigneur ne se faisait pas reconnaître par ses traits si familiers à ses disciples, mais par quelque signe ou parole, pour que l’on ne crut pas qu’il revenait à la vie terrestre, et pour qu’un acte de foi fut requis pour le confesser comme Seigneur. Si la Vierge apparaissait toujours sous les mêmes traits, les esprits simples pourraient en conclure que l’aspect de son corps glorieux est identique à celui qu’elle avait sur la terre. C’est bien la même personne, mais son mode d’exister est tout autre !

  • Pierre PERRIER revient sur l’humilité de la science actuelle et sur son ouverture à une autre dimension. La recherche d’une équation du tout, qui aurait la double caractéristique d’être à la fois déterministe et finaliste, n’aboutit pas. Si l’on prend l’ensemble des éléments correspondants à la théorie du tout, on ne sait jamais en dériver le monde actuel ; et plus on avance dans la recherche de cette théorie du tout, plus on s’aperçoit que les présupposés qu’il faudrait appliquer pour cela sont en nombre qui divergent vers l’infini, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de solution. Actuellement, le schéma des scientifiques est d’une grande humilité. Il permet simplement de dire : " D’une part, j’ai un résultat de la théorie quantique qui me dit qu’il pourrait exister au temps de Planck – c’est-à-dire le plus petit temps défini – associé à l’énergie totale du monde, quelque chose. Bon ! Mais je ne sais pas passer de cela à notre monde actuel. C'est tout ce qu’on peut dire. Vouloir tirer des principes philosophiques de l’endroit où l’on est arrivé en science, cela me paraît dangereux…

  • René LAURENTIN, à propos de la théorie du tout évoquée par Pierre Perrier, relève l’idée d’unité et de multiplicité qui se trouve analogiquement en Dieu Trinité et dans les créatures, à divers niveaux, psychologique, vital, physique. " Unité et multiplicité ont un rapport de complémentarité. Je n’en fais pas un principe philosophique ! C’est simplement une lumière qui dit : Bien que le monde soit essentiellement différent de Dieu, on retrouve en lui une certaine image de Dieu. Les théologiens aiment dire de Dieu qu’il est le Tout Autre. Ce n’est pas entièrement vrai, puisqu’il a créé l’homme à son image et à sa ressemblance. En ce sens, il est le Tout Semblable, et il se présente comme tel. Même dans les créatures autres que l’homme, on trouve ce que saint Thomas appelle des vestiges de Dieu. Si Dieu est l’Auteur du monde, on doit retrouver en celui-ci une certaine image de Dieu. C’est pourquoi vous pouvez chanter avec le psalmiste : " Les cieux racontent la gloire de Dieu " (Ps 18, 1). Pour moi, la Trinité, l’Unité d’amour de la Trinité, l’unité absolue, l’unité parfaite du Relatif, je la reconnais dans cette perpétuelle implication de l’un et du multiple, je la retrouve au niveau psychologique, au niveau vital, au niveau physique. En accord avec Olivier COSTA de BEAUREGARD, je n’en fais pas un système, mais j’y vois des signes. Dieu fait signe, il fait signe personnellement par les apparitions, et il fait signe par la structure même qu’il a créée, qui est à l’image de la structure de Dieu, mais de façon extrêmement différente, variée, transposée. Dieu crée le multiple, et chacun de nous est différent, chacun de nous est irremplaçable.

 

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