A propos de la notion d'information
J.F. Lambert
Selon Norbert Wiener, linformation nest ni matière, ni énergie, bien quelle nait aucune effectivité (aucune consistance) en dehors de celles-ci [on peut dire, de façon moins radicale, quelle les suppose toutes deux pour se manifester]. Linformation peut être référée ici à la notion classique de cause formelle : ce qui [in]forme la matière (lui donne sa forme) nest pas dissociable de ce qui est [in]formé et le processus même de cette [in]formation implique une transaction énergétique soumise aux contraintes du second principe de la thermodynamique. Le français L. Brillouin a donné la formule permettant de chiffrer le coût énergétique dune information. Il existe donc un lien étroit entre information et entropie. La première étant en quelque sorte linverse de la seconde, on peut la considérer comme de la néguentropie (entropie négative). Lentropie étant généralement associée au désordre, on a souvent tendance à assimiler linformation à lordre. En fait, lordre est lié à la redondance alors que la quantité dinformation dépend de la variété des possibles (voir ci-dessous). Cette opposition (ordre-désordre) a conduit certains psychanalystes à assimiler le couple information-entropie au couple Eros-Thanatos. Dans le cadre du formalisme de la théorie de linformation telle que développée (notamment) par Shannon, à partir de 1949, la notion dinformation nest aucunement synonyme de connaissance ou de renseignement, contrairement à son sens commun. Lusage singulier qui est fait dun concept populaire est à lorigine de bien des déconvenues. Linformation est ici exclusivement liée à la probabilité des signaux qui constituent un message, indépendamment de la nature de leur substrat physique (au demeurant nécessaire) et indépendamment de leur éventuelle signification. On ne sintéresse quau minimum de ce quun événement puisse nous apporter, à savoir quil sest produit. On cherche à mesurer linformation que nous apporte le seul fait de sa survenue sans tenir aucun compte de la signification quil peut ou non avoir pour nous. Ainsi, la quantité dinformation apportée par un événement est dautant plus grande (quand il sest produit) que sa probabilité était faible (avant quil se produise). La quantité dinformation globale ou moyenne apportée par un ensemble dévénements est égale à la somme pondérée des quantités dinformation apportées par chacun deux. Le formalisme de la théorie de linformation exprime la représentabilité dun événement ou dun groupe dévénements dans un langage binaire : H, qui désigne la quantité dinformation associée à une occurrence donnée, est égal au logarithme binaire de linverse de sa probabilité. Dans le cas où tous les événements sont équiprobables (comme dans le tirage à pile ou face), la quantité dinformation apportée, en moyenne, par un tirage quelconque est égale au logarithme binaire du nombre de situations possibles. Dans le tirage à pile ou face ce nombre est égal à 2 dont le logarithme binaire est égal à 1 (2=21). La quantité dinformation apportée par un signal augmente donc avec le nombre de catégories possibles. Or ce nombre caractérise le degré dindétermination de la situation : plus grand est le nombre dévénements équiprobables possibles, plus faible est la probabilité de réalisation de chacun. Lors dun tirage avec trois pièces jetées simultanément, la probabilité de sortir, par exemple, trois fois pile est de (1/2)*(1/2)*(1/2) = 1/8 ou 1/23, donc la quantité dinformation associée à cette combinaison est égale à 3 bits (il y a 8 combinaisons possibles). La quantité dinformation associée à la survenue dun événement donné est proportionnelle à son degré dindétermination avant quil se produise (incertitude pour le sujet). Elle apparaît ainsi comme une mesure du degré dignorance dun agent cognitif relativement à la survenue possible dun ensemble dévénements et nexprime donc pas une " connaissance " à leur sujet. La levée de cette ignorance apporte une information qui lui est directement proportionnelle (autrement dit inversement proportionnelle à la probabilité a priori de lévénement en question). Une telle ignorance nest pas liée aux capacités singulières de lagent cognitif mais à lindétermination de la situation physique à laquelle il est confronté, cette indétermination étant mesurée par le nombre dalternatives offertes par ladite situation. Quand la quantité dinformation apportée par un signal est élevée, cela veut dire que le sujet peut difficilement en prévoir la nature. Ainsi, mesurer lincertitude levée par la réalisation dun événement nest pas autre chose que mesurer les conditions minimum de représentation de cet événement dans un langage (binaire). La notion dinformation est, de ce fait, inséparable de celle de représentation. La nature symbolique ou non de cette représentation ne change rien au fait que, par principe, la notion de signification est totalement étrangère à la théorie de linformation. Le traitement de linformation est réductible à la manipulation de symboles selon des règles, indépendamment de leur éventuelle signification. Pourtant, la question de ladéquation de la représentation ne manque pas de se poser (quest-ce qui garantit la correspondance objet-symbole ? qui juge de cette correspondance ?) tout comme celle de la signification (un symbole nexiste pas en soi mais symbolise quelque chose pour quelquun). Linformation ne devient connaissance quinterprétée. Il ressort de ce qui précède que la notion dinformation est indissociable de celle de probabilité. La question du statut ontologique de ces notions ne manque pas de se poser : nont-elles de sens que relativement à lignorance du sujet connaissant (position défendue notamment par H. Atlan) ou existe-t-il de linformation, cest-à-dire nécessairement de lincertitude (du hasard), intrinsèques (position dont I. Prigogine sest fait le champion) ? |