Le séminaire « Science et Sens »
Un premier séminaire sur le thème Science et sens, animé par M. Jean STAUNE et Mme Anne DAMBRICOURT sest tenu à labbaye les 9 et 10 novembre 1998. Jean STAUNE, Maître de conférences à H.E.C. en philosophie des sciences, directeur de la collection « le temps des sciences » chez Fayard, fondateur et Secrétaire général de lUniversité Interdisciplinaire de Paris. LU.I.P. est une association qui réunit des scientifiques de diverses disciplines, des représentants des grands courants philosophiques et religieux dans le but de faire connaître lévolution des paradigmes scientifiques. Elle organise des colloques et délivre un diplôme. Un des soucis de cette association est de montrer que de nombreuses découvertes contemporaines ouvrent à nouveau la porte à une vision du monde qui laisse place à la spiritualité et à lhumanisme que le scientisme avait tenté déliminer. Jean STAUNE nous a montré à quel point la question du sens est aujourdhui au cur des interrogations des scientifiques. Hier, EINSTEIN avait la vision dun Dieu relativement déterministe, ce quil exprimait par la fameuse formule : « Dieu ne joue pas au dé ! » Aujourdhui, lidée que les scientifiques se font de Dieu est assez diverse ; ainsi, TRINH XUAN THUAN garde cette approche dun Dieu qui laisse une certaine place à lindéterminisme dans lunivers, et à la liberté pour lhomme. - Bernard dESPAGNAT défend, quant à lui, lidée de lexistence dun autre niveau de réalité au-delà de lespace et du temps. Il se prononce pour une sorte de platonisme où la prédominance des idées ne ferait pas verser la pensée dans lidéalisme, mais conduirait à la conception dun Réel voilé, « une réalité indépendante, lointaine, probablement non située dans lespace-temps » (B. dEspagnat, Un atome de sagesse, 1982). De ce réel, nous percevons une sorte de projection en fait insaisissable. Cest ce Réel voilé qui donne son sens à notre niveau de réalité. La vision de Bernard dEspagnat est très indéterministe, elle laisse une large place au mystère du monde que certains théologiens, impressionnés par la science matérialiste, avaient voulu évacuer. Michaël HELLER, prêtre catholique, physicien et astrophysicien, membre de lAcadémie Pontificale des sciences, constate que, chez EINSTEIN, cest lintelligibilité du monde qui plaide en faveur de lexistence de Dieu, à linverse, pour Bernard dESPAGNAT, cest parce que le monde nest pas totalement compréhensible que lon peut affirmer lexistence de Dieu. Il y a là, selon labbé HELLER, une contradiction quil faut surmonter. Comme dESPAGNAT, il souligne ce qui, aujourdhui, plaide en faveur de lidée que la réalité ne se réduit pas au phénomène ; cependant, il constate que le monde est aussi quelque chose que lon peut mesurer, peser, toucher et éprouver, ce qui indiquerait lorigine de lêtre. En cela, il rejoint la vision dEINSTEIN. Il suggère également que la possibilité de saisir le monde en formules abstraites laisse supposer que la pensée précède la matière ; que la rationalité du monde est le reflet dun plan rationnel. Jean François LAMBERT, Psychophysiologiste, enseignant à Paris VI et Paris VIII, insiste quant à lui sur le terme dincomplétude : les acquis contemporains montrent que le langage, la logique, la psychanalyse, la neurobiologie sont incomplets. DE là découle une approche de la question de Dieu qui se rapproche de celle dAristote : un Dieu Cause première qui soutient lunivers dans lêtre. Dieu est à lorigine des choses ; lorigine est à distinguer du commencement. En ce qui concerne la vision de Dieu de labbé Thierry MAGNIN, on se référera à la présentation de son livre Entre science et religion à la fin de ce cahier. Jean STAUNE nous a également montré que la problématique sciences religion est dune grand actualité, comme en témoigne les centres et fondations qui se penchent sur ce problème, surtout dans les pays anglo-saxons. On peut citer le CTNS ( Center for theology and natural sciences) à Berkeley en Californie, avec notamment le Pasteur Robert RUSSEL et le Prix Nobel de Physique Charles TOWNES, mais également la Fondation Templeton, du nom dun financier qui a décidé de consacrer sa fortune (près dun milliard de dollars) au rapprochement de la science et de la religion, par exemple en finançant des cours universitaires de « science et religion ». Il nous a fait connaître également par le moyen dun film les positions de divers scientifiques contemporains qui mettent à mal un certain nombre de préjugés scientistes. Madame DAMBRICOURT MALASSE, chercheur au CNRS et au Museum dHistoire Naturelle, nous a fait part, à cette occasion, de ses découvertes qui contribuent à lapparition dun nouveau paradigme scientifique, aux antipodes du positivisme étroit qui a trop souvent imprégné la science moderne. Nous citons ici une partie de lexposé particulièrement clair quen a donné Jean STAUNE dans la Revue de lU.I.P. Convergence. « Les travaux dAnne DAMBRICOURT se décomposent en deux découvertes et une théorie. La première découverte, cest que la bascule de la partie postérieure du crâne est commandée par lenroulement du tube neural, et non par la locomotion bipède, comme on la toujours cru. Plus ce tube senroule, dans les premiers stades embryonnaires, plus la bascule est importante. Le processus qui se répercute sur les tissus règle aussi les rapports entre la face et la base du crâne, cest lui qui fait apparaître le petit vide symphysaire que nous avons tous au milieu du menton, et qui nexiste chez aucune singe actuel ou passé. Il sagit dun fait objectif que chacun peut vérifier, et qui est dune grande importance pour notre compréhension de lapparition des hominidés avec le cou basculé et le retrait du prognatisme ( la contraction qui fait que nous sommes les seuls Primates à avoir les dents sous le front). « Si la première découverte concerne le développement de lembryon, la deuxième concerne les fossiles. Si lon prend certaines mesures en trois dimensions sur les crânes des ancêtres de lhomme, ceux-ci se répartissent automatiquement en six grandes catégories, chacune correspondant à un « palier de contraction ». A partir de ces deux découvertes, il est possible débaucher une théorie concernant lévolution qui a mené à lhomme. Celle-ci est non graduelle. On passe sans intermédiaire dun palier de contraction embryonnaire à un autre, chaque palier étant défini par une embryogenèse fondamentale. Elle est fondamentale en ce quà partir dune même embryogenèse le modèle peut varier (telles des berlines qui peuvent devenir des coupés ou des breaks tout en gardant la même base), et cette évolution peut être graduelle, darwinienne et contingente. Par contre, entre un grand singe anthropoïde et un australopithèque apparaît une nouvelle embryogenèse, et la théorie avance que cela ne peut se faire que par une refonte du plan dorganisation qui intègre les fondements de lancien plan. Il ny a là rien de subjectif, cest linterprétation la plus logique à partir du moment où les faits montrent que les fossiles rentrent deux-mêmes dans des « boîtes » de lévolution biologique. Comment ne pas voir la portée et limportance potentielle de ce « nouveau regard » posé sur nos origines ? ( ) « La théorie repose sur la nécessité dexpliquer la succession des plans, et non sur le nombres despèces qui naîtra de ces plans. Une fois que le processus a quitté un plan dorganisation, peu importe pour la théorie ce qui peut arriver à lembryogenèse fondamentale que porte ce plan. Quelle disparaisse totalement comme celle des australopithèques, ou connaisse un large succès comme celle des petits singes, ne peut ni confirmer ni infirmer la théorie ( ) La théorie évoque une macromutation (lévolution des plans) et non une microévolution (lévolution dans le plan). « Il est extraordinaire de constater que, depuis 40 millions dannées, les prosimiens ont donné des singes, et, depuis, rien dautre que des prosimiens ; quil y a 20 millions dannées, les singes ont donné les grands singes, et, depuis, rien dautre que des singes ; quil y a 7 millions dannées, les grands singes ont donné les australopithèques, et depuis rien dautre, etc. ! « Le passage du processus dune embryogenèse fondamentale à une autre semble irréversible. Certes, à lintérieur dune embryogenèse, des variations strictement contingentes ou adaptatives se produisent, mais la sortie de cette embryogenèse vers une autre seffectue toujours dans le même sens depuis 60 millions dannées, et ne se répète quà partir de la dernière embryogenèse apparue. » |