Editorial du Père Abbé

Adhérer au Projet Nouveau Regard, c’est d’abord reconnaître que « beaucoup de choses dépendent du regard de l’homme : la vie et l’amour, la société et l’environnement, la paix et la destinée du monde… » (cf. triptyque 1998). Quelle paix ce serait sur notre belle planète, si chacun voyait avant tout, en soi-même et dans les autres, l’Image de Dieu ! Et si tous regardaient le monde entier comme Création et Don de Dieu à contempler dans l’émerveillement, à recevoir dans l’action de grâces, à gérer avec sagesse !

S’il en avait été ainsi au cours du IIe millénaire, l’Eglise du Christ n’aurait pas connu les schismes, l’humanité n’aurait pas été ensanglantée par les guerres fratricides allant crescendo, ni déshonorée par des idéologies diaboliques, ni souillée par les idoles de l’Argent, du Pouvoir, du Sexe, de la Culture de mort. Parvenue au seuil du IIIe millénaire, elle ne serait pas menacée de destruction par ses propres excès entraînant la révolte de la nature.

Adhérer au PNR, c’est aussi croire que le regard de l’homme peut et doit changer. Il doit changer, c’est une question de survie pour l’humanité. Et il le peut, avec la grâce de Dieu, parce qu’il a été créé pour contempler le beau, le vrai et le bien dans la lu-mière de vie. Tel est le plan de Dieu sur lui et sur l’univers.

D’ailleurs, en bien des domaines, un changement de regard est déjà perceptible. Il se traduit par une aspiration généralisée à la justice, à la paix, à la sauvegarde de la création, en dépit des résistances qui proviennent du monde du péché. Les découvertes de la science vont dans le même sens, à la recherche d’un nouveau paradigme, malgré le combat d’arrière-garde des tenants d’un scientisme dépassé. Pour connaître et gérer le monde, sciences et techniques, pourtant en plein essor, n’ont plus l’exclusivité. Puisque le monde ne peut plus être considéré comme clos sur lui-même et autosuffisant, la voie est à nouveau ouverte à la question du sens et à une possible destinée transcendante. La science se reconnaît elle-même impuissante à décrire toute la Réalité : il y a place, à nouveau, pour d’autres approches par l’art, la philosophie, l’éthique, la religion.

Adhérer au PNR, c’est donc renoncer à un « regard fragmenté sur un monde éclaté » pour tendre à un « regard unifié sur un monde en communion ». Il n’est donc plus question de cloisonner nos connaissances, mais de reconnaître qu’elles sont complémentaires. On a certainement abusé du principe de contradiction : il est temps de découvrir les vertus de la complémentarité dans tous les domaines. S’il existe toujours des disciplines distinctes, ayant chacune son objet et sa méthode, le regard ne doit plus se concentrer sur l’une d’elle au point de ne plus voir qu’elle. Ainsi l’homme ne se réduira pas à sa définition biologique, ou psychologique, ou politique, ou économique, ou sociale, ou religieuse. Le Nouveau Regard voit d’abord l’homme comme tel, dans sa dignité d’image de Dieu, dans sa richesse et sa complexité, mais aussi dans sa pauvreté radicale et dans sa condition de pécheur ; et il le voit, non comme une abstraction, une « idée », une catégorie, un "porteur d’étiquette" ou un numéro, mais comme une personne vivante originale, irréductible à toutes les autres personnes humaines, et pour cela capable de vivre en communion avec elles.

Pareillement, l’homme en quête du Nouveau Regard refuse tout cloisonnement dans sa propre vie. Il n’y a pas en lui plusieurs personnages jouant des rôles divers et souvent contradictoires, une succession de masques interchangeables selon les circonstances, mais une seule personne consciente de son unité, soucieuse de vérité et ouverte aux autres.

Dans cette perspective, personne n’a le droit de se comporter en propriétaire de la Vérité, comme si son regard était le seul juste et devait s’imposer aux autres. On évite ainsi bien des polémiques stériles. Le Nouveau Regard est modeste. Il se sait limité, voire infirme. Il cherche à élargir ses horizons. Il aspire à s’enrichir du regard des autres. Il admet la nécessité d’un changement, non seulement pour les autres, mais aussi pour soi-même. Il s’applique ce logion du Seigneur Jésus : « La lampe du corps, c’est l’œil. Si ton œil est sain, ton corps tout entier sera lumineux. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! » (Mt 6, 22-23).

Le Projet Nouveau Regard va donc plus loin qu’un changement de point de vue en divers domaines : il tend à un changement radical de regard à la suite du Christ ressuscité. Un regard appelé à transfigurer toute la création dans la lumière de gloire.

 

Fr. Gérard LAFOND, Abbé de Wisques