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LE MONDE ANGELIQUE

DOM GERARD LAFOND

LE JUGEMENT DERNIER (DETAIL)
le monde angélique n'est pas autre chose que la face resplendissante de l'Univers visible
Depuis la double chute de l'ange et de l'homme
Pour être discrète, la présence angélique à la Création n'en est pas moins active
Le regard de l'ange est pure transparence
L'Ange m'apprend enfin comment je dois regarder le monde qui m'entoure

LE JUGEMENT DERNIER (DETAIL)
Fra Angelico, Musée de Saint Marc (Florence)

1. En créant l'Univers, Dieu a voulu communiquer sa bonté à des êtres distincts de Lui et comme projetés à l'extérieur de sa propre essence. Tout ce qu'il avait conçu dans la Sagesse éternelle de son Verbe a commencé d'exister comme autant de projections de sa pensée, d'une existence personnelle, libre et autonome. Cet Univers spirituel, tout de lumière et d'amour, " pensait " à son tour les modes d'être qui s'éloignent de la pure spiritualité jusqu'à confiner au néant, et Dieu créait sous leurs regards émerveillés le monde corporel ou matériel, lui-même appelé à monter vers la vie et à se spiritualiser dans le temps et l'espace qui naissaient de lui. Tout, dans cet Univers tout neuf , sorti des mains de Dieu, était Lumière et Amour, tout faisait retour à Dieu, son Principe, dans l'exultation de la louange de Sa gloire. Avant que l'homme paraisse, le monde entier était en fête, célébrant une indicible liturgie : " Où étais-tu, demande Dieu à Job, quand je fondai la terre ? Parle si tu connais l'intelligence… Qui donc posa sa pierre angulaire, quand les Etoiles du matin chantaient en chœur et que les fils de Dieu poussaient des acclamations ? " (Job XXXVIII 4,6-7).

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Ainsi le monde angélique n'est pas autre chose que la face resplendissante de l'Univers visible

2. Ainsi le monde angélique n'est pas autre chose que la face resplendissante de l'Univers visible, de laquelle découlent sans cesse l'ordre et la beauté des êtres, et d'où remonte la louange incessante des créatures vers la Sainte Trinité.


3. Tout fut bien ainsi, jusqu'au jour où une faille se produisit dans l'édifice. Elle ne pouvait provenir que d'une volonté libre décidant de s'ériger en absolu. Le P. Louis Bouyer écrit dans " Cosmos " (p.339) : " Au lieu de régler sur sa fidélité la convergence de tous les regards créés vers l'invisible incréé, Lucifer - probablement la créature spirituelle la plus élevée dans la hiérarchie, et la plus proche du Verbe - a voulu les arrêter sur sa propre splendeur ". Ce fut la chute : " Comment es-tu tombé des cieux, astre du matin, fils de l'aurore ? Comment as-tu été jeté bas… toi qui disais en ton cœur : j'escaladerai les cieux ! par-dessus les étoiles de Dieu, j'érigerai mon trône… Je monterai au sommet des nuées, je serai semblable au Très-Haut ! Comment ! Te voilà tombé au shéol, dans les profondeurs de l'abîme ! " (Is. 14, 12-15).

4. Ce fut la chute du tiers des anges, mais aussi, par voie de conséquence, la désorganisation partielle du monde visible, écartelé désormais entre la lumière et les ténèbres.

5. C'est dans un cosmos en guerre que l'homme fut appelé à l'existence, comme un " esprit nativement incarné ". Au sein même de la matière, un regard nouveau naissait, qui devait rejoindre les regards angéliques et s'élever jusqu'à Dieu dont Il était l'image. Or ce nouveau regard se détourna à son tour, mais non pas de façon définitive et irrémédiable. Un nouvel Adam viendrait, qui était le propre Fils de Dieu, supérieur aux anges, et c'est par Lui que la création blessée doit être guérie et transfigurée dans la gloire.


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Depuis la double chute de l'ange et de l'homme

6. Depuis la double chute de l'ange et de l'homme, c'est sur un monde abîmé que nous portons un regard faussé. Cela suffit à expliquer l'image déformée que tous les mythes païens proposent des rapports du cosmos avec la divinité. Seule la Révélation du Fils peut nous faire connaître le Père en sa qualité de Créateur, et son grand dessein d'Amour.


7. Le monde que nous avons sous les yeux est plein d'ombres et de lumières, admirable encore d'ordre et de beauté, mais aussi déconcertant, effrayant même, par tant de désordre, de souffrance innocente et de cruauté. Tout se passe comme si tout un pan du cosmos avait été " déprogrammé ", pour parler en langage d'informatique, et " reprogrammé " de façon totalement aberrante. L'harmonie parfaite des origines, fondée sur la perfection du Principe, a fait place à la discordance. "Un ennemi a fait cela " dit la parabole de l'ivraie (Mt 13, 24-30. 36-43). L'univers est abîmé, l'homme est abîmé, mais l'ange fidèle est intact, et il reste présent à la Création pour maintenir coûte que coûte et promouvoir ce qui est bon et mène à la vie, combattre sans trêve et sans merci ce qui est mauvais et conduit à la mort.


8. Vis-à-vis de l'homme, le monde angélique, tel qu'il apparaît dans la Bible et dans la vie du peuple de Dieu, est d'une discrétion exemplaire. La raison en est que l'ange, étroitement associé à la première création, n'est ni l'objet, ni l'instrument principal de la Rédemption : il reconnaît que ce rôle échoit à l'homme, en tant qu'il est sauvé par le Christ et forme avec Lui un seul Corps. C'est aussi parce que sa splendeur est telle qu'elle pourrait détourner l'homme déchu du vrai Dieu, si elle se montrait à lui sans voile. Or Dieu, Seul doit être adoré. L'ange est serviteur, co-serviteur de Dieu avec l'homme. Son insondable humilité l'amène à se mettre au service de l'homme, pour l'amour de Dieu.

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Pour être discrète, la présence angélique à la Création n'en est pas moins active

9. Pour être discrète, la présence angélique à la Création n'en est pas moins active. Depuis qu'il a pris parti pour Dieu contre Lucifer-Satan, se ralliant au cri du Prince des Milices célestes, Mi-cha-El (" Qui est comme Dieu ? "), l'ange est tout entier immergé dans la gloire de Dieu, et il reçoit cette gloire du Père, par le Fils, dans l'Esprit-Saint. Mais en tant qu'il est lié indissolublement à la Création - dont il est, ne l'oublions pas, la face resplendissante - mais à une création déchue à la suite du double péché de l'ange et de l'homme, il gémit avec elle et souffre les douleurs de l'enfantement, en attendant la manifestation de la gloire des enfants de Dieu (Rom 8, 19-22).


10. L'ange est un être essentiellement théophanique : sa fonction - et donc sa nature - est de manifester la présence, la Toute-Puissance et l'omniscience de Dieu, ainsi que la destinée de toute la Création à la transfiguration. Messager de Dieu auprès de l'homme pour le conduire dans les voies du Seigneur en évitant les chemins de perdition, il apparaît comme un être de grande majesté, parlant au nom du Seigneur et porteur de son Nom (Ex 23, 21), incarnant pour ainsi dire l'obéissance de la Création à la Volonté souveraine de Dieu. Puisque c'est du monde angélique que le cosmos physique tire sa beauté, son intelligibilité ainsi que les lois qui le gouvernent, l'ange utilise ce cosmos comme un langage qu'il a en commun avec l'homme : c'est le fondement du symbolisme universel, dont dérivent tous les signes sacramentels et liturgiques.


11. C'est pourquoi certains textes symboliques de l'Ecriture décrivent les êtres angéliques comme non seulement pourvus, mais couverts ou constellés d'yeux. Ces êtres sont pur regard, pure contemplation. Les Ophanim (ou roues) d'Ezéchiel (Ex 1, 18), que la tradition juive interprète comme un chœur angélique à l'égal des Séraphins et des Chérubins, les Chérubins eux-mêmes, trônes de Dieu et manifestation de sa Gloire, sont remplis d'yeux (Ez. 10, 12), image reprise par l'Apocalypse pour les quatre Vivants " ayant chacun six ailes, et constellés d'yeux tout autour et par dedans " (Ap. 4, 6).


12. Le regard des anges est tourné dans deux directions : vers Dieu et vers les hommes. En tant qu'ils sont du côté de Dieu, ses messagers, ses fidèles, ils sont les yeux de Dieu regardant la Création et lui portant la lumière qui leur est départie : " Je regarde, et voici : il y a un lampadaire tout en or, avec un réservoir à son sommet ; sept lampes sont sur le lampadaire, ainsi que sept becs pour les lampes qui sont dessus… Ces sept-là sont les yeux du Seigneur : ils vont par toute la terre… " (Za 4, 2. 10b).


13. En tant que créatures, sommet spirituel de la Création, ils contemplent Dieu au nom de toute la Création, et ils la présentent à Dieu dans sa beauté et sa fraîcheur originelles. Ils découvrent dans le Fils éternel la racine de leur existence et leur raison d'être : car " c'est en Lui qu'ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes, Seigneuries, Principautés, Puissances, tout a été créé par Lui et pour Lui " (Col 1, 16). Et c'est dans le Christ Jésus et dans son Corps qui est l'Eglise qu'ils ont accès à la Révélation suprême de la Sagesse divine : " Le mystère a été tenu caché depuis les siècles en Dieu, le Créateur de toutes choses, pour que les Principautés et les Puissances supracélestes aient maintenant connaissance, par le moyen de l'Eglise, de la Sagesse multiforme de Dieu, en ce dessein éternel qu'il a conçu dans le Christ Jésus notre Seigneur " (Ep 3, 9-11). C'est sur ce mystère du salut, nous dit la première épître de St Pierre (1, 12) que " les anges se penchent avec convoitise ". " Oui, il est grand, le mystère de la piété : Il a été manifesté dans la chair, justifié dans l'Esprit, il apparut aux anges, il fut proclamé dans les nations, cru dans le monde (" cosmos "), enlevé dans la gloire " (I Tim III 16). Le Christ ressuscité doit se montrer aux anges pour que ceux-ci puissent témoigner de son entrée dans la gloire de l'œkuménè - de la Création nouvelle - auprès des hommes, des juifs comme des païens. Après seulement cette révélation faite aux anges, les apôtres peuvent à leur tour annoncer la Résurrection aux nations, laquelle peut être reçue (crue) dans le cosmos visible, entraînant celui-ci dans la gloire.

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Le regard de l'ange est pure transparence

14. Le regard de l'ange est pure transparence, pure transmission de la lumière. Il ne cherche pas à capter le regard des autres, ni celui des autres anges, ni celui des hommes. L'Ange se refuse à communiquer son nom tant qu'il y a danger d'idolâtrie pour l'homme : " Pourquoi veux-tu connaître mon nom ? Il est merveilleux " (Jg 13, 18). Les noms des archanges seront révélés plus tard, quand le monothéisme sera établi sur des bases inébranlables. L'Ange refuse pour lui-même tout hommage divin : " Si tu désires préparer un holocauste, offre-le au Seigneur " (ibid.16). " C'est Dieu qu'il faut adorer ! " (Ap. 22, 9).


15. Le regard de l'Ange est pure référence à Dieu : il invite au dépassement, il nous invite, non à un échange de regards, mais à regarder avec lui dans la direction de Dieu. Comme s'il nous disait, selon le mot célèbre d'Antoine de Saint-Exupéry : " Aimer, ce n'est pas nous regarder l'un l'autre : c'est regarder ensemble dans la même direction ". Sa nature théophanique l'exige. On conçoit la monstruosité du péché de Lucifer et de ses démons, qui voulurent interposer leur propre splendeur entre Dieu et la création, et qui se proposèrent aux hommes comme partenaires d'Alliance à la place de Dieu (Gn 6, 1-4). Les Anges fidèles, quant à eux, se considèrent avec humilité comme les co-serviteurs de Dieu avec les hommes : " Une fois les paroles et les visions achevées, je tombai, écrit Jean à la fin de l'Apocalypse, aux pieds de l'Ange qui m'avait tout montré, pour l'adorer. Mais lui me dit : " Non, attention, je suis serviteur comme toi et tes frères les prophètes, et ceux qui retiennent les paroles de ce livre ; c'est Dieu qu'il faut adorer " (Apoc 22, 8-9). Le regard transparent de l'Ange m'apprend quel regard je dois poser sur les autres créatures.

16. L'ange est un être de communion. Il appartient à la Création d'origine, non brisée par le péché. Comme messager, il assure la communication. Sur chaque homme, d'abord : celui que nous appelons l'Ange gardien est beaucoup plus qu'un serviteur de Dieu préposé de l'extérieur à la garde d'un autre serviteur de Dieu, plus faible et si fragile ! Il est, comme le dit très bien Philippe Faure (" Les anges " Cerf 1988 - col.Bref n°9) comme le pôle spirituel de sa personnalité, ou encore l'icône de ce que Dieu veut pour lui. L'ange gardien et l'homme se ressemblent tellement que les disciples, voyant Pierre miraculeusement échappé de la prison, le prennent pour son ange (Actes 12, 15). Mais surtout, parlant de l'innocence des enfants, Jésus a ce mot étonnant : " Leurs anges dans les cieux contemplent sans cesse la Face de mon Père qui est dans les cieux " (Mt 18, 10). Tous les anges ne voient-ils pas la Face du Père ? En fait, Jésus fait allusion à la tradition concernant les sept grands archanges de la Face (cf. Tobie 12, 15), et il veut souligner la place éminente des petits enfants et de ceux qui leur ressemblent dans le Royaume des cieux. - Je ne devrais jamais aborder mon prochain sans tout d'abord saluer intérieurement son ange, et demander l'aide de son ministère. Le regard que je porterais sur lui en serait modifié, et la communication spirituelle en serait facilitée…


17. L'Ange m'apprend encore comment me regarder moi-même, et me situer au sein de la Création. Il ne me juge pas, mais m'indique une direction. Il m'apprend à regarder vers Dieu et à prier, il m'assiste dans les célébrations liturgiques (toute la tradition monastique en témoigne), il m'enseigne la voie de l'enfance spirituelle, il illumine mon intelligence et réchauffe mon cœur. Il m'aide à discerner les esprits, à démêler les pensées qui viennent de Dieu, de celles qui viennent du Malin, ou de ma nature déchue et imparfaite. Il m'aide à devenir pleinement moi-même, sous le regard de Dieu. Il me rappelle que mon salut personnel intéresse toute la création.


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L'Ange m'apprend enfin comment je dois regarder le monde qui m'entoure

18. L'Ange m'apprend enfin comment je dois regarder le monde qui m'entoure, des lointaines galaxies à la Nature toute proche : le soleil et la lune, les cycles saisonniers, les animaux et les plantes, les sources et les fleuves, les mers et les forêts, les montagnes et les plaines, les nuages et la foudre, le calme du soir et le déchaînement de la tempête… Tout est signe et don de Dieu, tout cela comporte une face resplendissante, objet d'un regard émerveillé. Malgré le désordre, malgré la chute, une Puissance douce et lumineuse veille sur chacune des créatures et chante la gloire de Dieu. " Je vis un ange puissant descendre du ciel, enveloppé d'une nuée, un arc-en-ciel au dessus de la tête, le visage comme le soleil, et les jambes comme des colonnes de feu… " (Apoc.X 1). C'est l'Ange du cosmos dans la lumière de Dieu, du cosmos tel qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, tel qu'il se retrouvera au jour de la Parousie.


19. Tant que ce Jour béni n'est pas arrivé, l'Ange reste un combattant, un chevalier de lumière. Son regard pour l'Adversaire qui s'est fixé éternellement dans sa révolte en voulant se faire " le dieu de ce siècle " (II Cor IV 4) est sans tendresse comme sans compromission. L'Ange combat partout le mensonge, la perversité de l'esprit, la haine. Sans lui, l'Univers issu du " Big Bang " n'aurait été qu'un chaos informe, sous l'œil destructeur de Satan. Terrible est le regard de l'Ange ! Dans la mesure où je suis moi-même un pécheur, son regard sur moi peut me paraître redoutable : " Hélas ! J'ai vu l'Ange du Seigneur face-à-face… " (Jg 6, 22). Mais il est en réalité plein de miséricorde : " Ne crains pas ! tu ne mourras pas… "


20. L'Ange combattant m'aide à prier sur les " versets imprécatoires " du psautier, et à m'engager sans retour dans la lutte " contre les Dominations, les Autorités, les Princes de ce monde de ténèbres, les esprits mauvais répandus dans l'atmosphère " (Ph 6, 12). Le regard de l'Ange me détourne des faux-fuyants, des demi-vérités et des réticences dans ma conversion, qui empêchent la Force de Dieu de se déployer tout entière dans ma faiblesse (cf. II Cor 12, 9). Depuis la chute, je suis guetté par un regard malveillant et maléfique : mon adversaire " le diable, comme un lion rugissant, circule, cherchant qui dévorer " (I P 5, 8). Je dois me prémunir au même niveau, et me placer sous le regard angélique pour demeurer " fort dans la Foi " .


21. " Une bataille s'engagea dans le ciel : Michel et ses anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta, appuyé par ses anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel… " (Apoc XII 7-8).

22. Le combat du moine rejoint celui de l'Ange : c'est pourquoi en toutes circonstances, le moine recherche la compagnie des anges et se plaît à vivre sous leur regard la " vie angélique ".

n conspectu angelorum psallam tibi, Deus meus.


La Milice Céleste

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