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Réunion de l'Unité de Recherche du Projet
Nouveau Regard
Paris, 11 Octobre 2003
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Il se trouve qu'en moins d'un an, trois personnalités sont
mortes, dont l'itinéraire spirituel a été très
fortement influencé par Maurice Zundel. Il s'agit :
- De Mgr Hervé Renaudin, Evêque de Pontoise ;
- De René Habachi, Philosophe, ami personnel de Zundel ;
- Du Père Emmanuel Latteur, moine de l'abbaye de Chevetogne.
J'ai pensé à eux en préparant cet exposé.
J'essaierai d'évoquer leur témoignage.
Art, science et foi chez Maurice Zundel
. Ces trois termes
ne sont pas d'égale importance dans la vie et l'uvre
de Zundel. Les deux premiers, art et science s'ordonnent, s'articulent
autour de sa foi en Jésus Christ. La Vérité est
Quelqu'un, la Vérité est une Personne, répète-t-il
inlassablement. La vie et l'uvre de Zundel (qui sont inséparables)
sont aimantées, aux deux sens du mot aimant, par sa confiance
dans le Pôle transcendant du Dieu trinitaire. Il est l'alpha
et l'omega.
Il faut donc, pour parler de M. Zundel avec cohérence, partir
de sa spiritualité et y revenir en passant par l'art et la
science, c'est à dire par la culture.
C'est ce tour d'horizon, très partiel, que je vous propose.
1-Quelques aspects caractéristiques de la spiritualité
de Maurice Zundel
Pour aborder un sujet quel qu'il soit, il est souvent utile, significatif,
de le baliser par des " mots clés ". Si on se livre
à ce petit jeu pour caractériser la spiritualité
de Zundel, chacun peut établir sa liste. A mes risques et périls,
voici la mienne ; elle comporte six mots : silence, intériorité,
désappropriation, connaissance interpersonnelle, liberté
intérieure, expérience.
Je commencerai par le témoignage de Paul VI.
Après la retraite pascale que son ami Zundel venait de donner
au Vatican (c'était en 1972), Paul VI déclarait ceci
: Plutôt que le ressort d'une dialectique ou d'une méditation
discursive, il me semble que nous avons été invités
à découvrir une méthode, et à imprimer
dans notre âme, une attitude ; celle de rechercher la profondeur
des choses, de faire germer l'intériorité de ce que
nous connaissons et vivons, à commencer par notre propre personne.
Rechercher la profondeur des choses
, faire germer l'intériorité
.Paul
VI connaissait bien son ami !
C'était 3 ans avant sa mort. Le texte de cette retraite a été
publié après sa mort sous le titre " Quel homme
et quel Dieu ? ". C'est donc son dernier livre. Il constitue,
en quelque sorte son testament spirituel.
C'est en 1926 (il avait 29 ans) qu'a été publié
son premier livre " Le poème de la Sainte Liturgie ",
dont voici les premières phrases :
La vie nous révèle à nous même comme une
capacité d'infini .
C'est là le secret de notre liberté. Rien n'est à
notre taille et l'immensité même des espaces matériels
n'est qu'une image de notre faim
Ces deux phrases sont donc les toutes premières de l'oeuvre
écrite de Zundel. Tout est là, dans ce début,
je dirais tout l'élan est là, commente Hervé
Renaudin. Celui-ci n'a découvert Zundel que très tard
: il n'avait jamais entendu prononcer son nom avant d'être professeur
d'anthropologie chrétienne au séminaire d'Issy-les-Moulineaux.
Voici la suite de son commentaire : C'était pour moi, comme
professeur, extrêmement important de faire entendre cela à
ces jeunes qui se destinaient à être prêtres. Ce
qui va leur être confié, au nom du Seigneur, c'est précisément
ce mystère de l'homme, cette destinée divine de l'homme.
Ils sont appelés à la servir, cette destinée
Ils sont appelés à la nourrir de tous ces sacrements
qui viennent du Christ crucifié, ressuscité. Ils sont
appelés à manifester la grandeur de tout être
humain : la dignité, la liberté, la beauté, le
mystère extraordinaire de tout être humain.
Capacité d'infini ! Capacité d'infini, cela veut dire
au fond, que c'est la capacité d'accueillir l'infini.
On verra tout à l'heure, que l'art et la science ont été
pour Zundel - et selon lui devraient être pour tous - des chemins
vers l'intériorité, qui peuvent mettre sur les chemins
de l'expérience de Dieu.
Auparavant, je voudrais évoquer brièvement son parcours
proprement religieux, et son actualité.
L'expérience de Dieu (cette expression lui appartient), il
l'a connue de façon probablement décisive pendant l'année
qu'il a passé, à l'âge de 20 ans, au monastère
bénédictin suisse d'Einsiedeln. Une plongée dans
le silence : voici ce qu'il en dit dans ses notes autobiographiques
:
" L'abbé du couvent était un saint et l'on gardait
dans l'abbaye le plus grand silence et le plus parfait recueillement.
La liturgie y était célébrée avec perfection
La vie liturgique y était une chose vécue, dont
on ne parlait d'ailleurs pas, mais on en vivait avec une intensité
prodigieuse. 150 moines vivaient dans le silence sans que je m'en
aperçoive ; ce fut un apport fondamental. Ce cérémonial,
découvert à travers l'Evangile, c'était la réconciliation
de l'Evangile avec le visible. Il était incarné sur
la terre dans la Parole, les couleurs et les sons, tout cela autour
de la table du Seigneur. La vie monastique était sur tous les
plans du réel. Le silence était vraiment présence
de Quelqu'un. "
Cette plongée dans le silence lui a permis de surmonter la
" terrible épreuve " de ses années de théologie
au séminaire de Fribourg " La parole de Dieu devint un
sujet d'examen
Il ne s'agissait pas de s'enthousiasmer sur la
Trinité et sur la Grâce, il fallait passer des examens
sur la Trinité et sur la Grâce, et c'est autre chose
que la contemplation ".
Jeune prêtre, les pauvres l'ont sauvé. Ils étaient
pour moi le sacrement de Dieu. Et puis, la grâce des grâces,
la découverte de Saint François d'Assise, son maître
spirituel, qui lui a fait connaître la pauvreté de Dieu.
Le reste, tout le reste de sa vie en découle, ainsi que son
uvre : 20 livres publiés de son vivant et une uvre
orale immense : homélies, retraites du conférencier
itinérant qu'il a été pendant les dernières
décennies de sa vie, tout en exerçant le ministère
de vicaire à Ouchy, dans la banlieue de Lausanne.
Zundel était un chercheur.
Toute sa vie, il a été un chercheur de Dieu.
Dans la recherche scientifique, on distingue classiquement deux catégories
de chercheurs : les théoriciens et les expérimentateurs.
Par analogie, Zundel est à placer, indiscutablement, dans la
catégorie expérimentateurs.
Dans ses livres comme dans ses homélies ou conférences,
Zundel s'adresse de façon personnelle au lecteur ou à
l'auditeur. Il lui fait confiance, il l'encourage par son propre témoignage.
Zundel est un témoin et son témoignage est celui d'une
expérience vitale, le témoignage d'une vie intérieure
très intense. Même son style écrit reflète
sa vie intérieure : il a le rythme du souffle, de la parole,
il s'apparente parfois à la poésie. Si on est allergique
à toute poésie, Zundel est probablement illisible.
Pas toujours faciles à lire (il abuse des phrases très
longues), ses livres n'ont rien à voir avec des traités
didactiques. Il est éloigné de tout esprit de système,
de tout dogmatisme. La vérité n'est pas une doctrine
coupée de la vie, un ensemble de concepts abstraits. Il est
étranger à toute idéologie. On pourrait presque
dire qu'il est à l'écoute de ses lecteurs. Il en pressent
l'attente et il en respecte la distance. Il est discret, déférent,
confiant et respectueux des différences.
Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Un témoignage très
fort et très actuel.
Avant tout, M. Zundel a puissamment contribué, avec bien
d'autres il est vrai, à débarrasser le christianisme
de ses représentations caricaturales, de la pastorale de l'inquiétude,
du Dieu vengeur qui juge et qui punit.
Le chemin parcouru est immense. Plutôt que de m'étendre
en discours sur le sujet, voici le frontispice du recueil de cantiques
en usage, il y a moins d'un siècle, dans le diocèse
de Lyon. Voilà le visage que l'Eglise se donnait d'elle même
(sous la figure de saint Grégoire-le-Grand) ! Nous sommes à
des années lumière de l'Evangile, et heureusement, à
des années lumière, de la pastorale de Jean Paul II.
Je voudrais à ce sujet, citer Olivier Clément. Il écrit
ceci (La Croix du 1er Août), qui rompt de façon très
heureuse avec la sinistrose, fréquente chez les chrétiens
: " J'aime à faire partager cette conviction : le christianisme
est encore jeune, le monde n'a encore rien vu, rien entendu
Nous
avons la chance de bénéficier de l'apport d'un siècle
où le christianisme s'est approfondi comme jamais
Le
Dieu de dénonciation, de condamnation, a laissé place
à un Dieu qui est une source de plénitude d'amour et
de paix ".
Croire en l'homme : pour Zundel, c'est plus difficile que de croire
en Dieu.
Il faut lire à ce sujet son livre intitulé : "
Croyez-vous en l'homme ? " Ce qui éclate dans l'Evangile,
écrit Zundel, c'est qu'il est la religion de l'homme. Le dernier
mot de l'Evangile, c'est de s'occuper de l'homme. La condition même
de l'appartenance au Christ, c'est le service de l'homme ; le jugement
dernier, dans la perspective eschatologique, c'est ce que vous aurez
fait à l'homme qui a faim, qui a soif, qui est nu, qui est
en prison, qui est malade . C'est donc de nouveau l'homme qui sert
de critère.
Le mystère de l'Incarnation, qui fonde le christianisme, bouleverse
l'anthropologie, et le Père Renaudin, professeur d'anthropologie
théologique, l'a pleinement ressenti avec Zundel. La condition
de l'homme et son avenir ont changé du tout au tout depuis
que Dieu a supplié l'homme, jusqu'à en mourir, pour
qu'il croit qu'il n'est pas seul et qu'il est aimé.
Zundel n'a donc rien d'un anthropologue athée. Il ne croit
pas à l'autonomie de l'homme solitaire. " Ce n'est pas
l'autonomie de l'homme qui le jette dans les bras de Dieu (cette fois,
c'est René Habachi que je cite) puisque cette autonomie, il
ne l'acquiert qu'en se désappropriant de soi. L'humain seul
n'existe pas. L'humain n'atteint ses dimensions qu'en dialoguant avec
Dieu ".
Désappropriation
un mot clé chez Zundel. Il ne
s'agit pas d'écraser le moi, encore moins de l'idolâtrer,
mais de l'empêcher de se refermer narcissiquement sur lui-même.
C'est une libération.
" Cette libération (c'est à nouveau René
Habachi qui s'exprime) contient en elle même un principe normatif,
celui de tendre à la libération de l'autre
Tous
deux tendus vers le même moi-source qui descend vers eux. De
là ce paradoxe cher à M. Zundel : " Quand on est
deux, on est toujours trois ".
Tous ceux qui ont eu des contacts personnels avec Zundel (ce n'est
pas mon cas) sont unanimes à témoigner de sa prodigieuse
capacité d'attention, de présence, à son interlocuteur
quel qu'il soit.
La notion de relation interpersonnelle est capitale dans la pensée
et dans la vie de M. Zundel. Le modèle suprême en est
la relation trinitaire. René Habachi se demande si M. Zundel
a éclairé sa vision du monde à partir de la Trinité,
ou si au contraire, son expérience du monde n'a trouvé
à se fonder que sur la Trinité. Il y a là un
mouvement de va-et-vient, d'aller et retour qui dresse l'axe de son
itinéraire, dit René Habachi.
La foi de Zundel, il l'a lui-même résumée dans
une sorte de Credo intériorisé. " Si je pouvais
résumer toute ma foi, elle est vraiment là : je crois
à cette vie d'un Autre en moi, je crois au risque infini de
Dieu, je crois à la tragédie éternelle de l'amour
crucifié, je crois à la fragilité de Dieu, parce
que, s'il n'y a rien de plus fort que l'amour, il n'y a rien de plus
fragile ".
Mystique et en même temps réaliste. Contemplatif, et
en même temps les yeux ouverts sur le monde dans lequel il vit.
C'est ce qui m'a toujours, personnellement attiré chez Zundel
: la lisibilité d'une expérience intérieure forte,
à travers une expression qui rejoint le monde sensible, d'une
façon naturelle et joyeuse. Les instants de bonheur profond
sont ceux où s'établit un accord harmonieux entre le
cur et la raison. M. Zundel y aide merveilleusement, parce qu'il
allie l'intériorité la plus authentique avec un goût
du concret rafraîchissant et salutaire. D'où son intérêt
pour toute activité capable de susciter l'émerveillement.
C'est le cas de la culture.
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