Art, Science et Foi

Chez Maurice Zundel
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par Monsieur André GIRARD

Docteur ès-sciences physiques,
Docteur ingénieur,
ancien directeur de recherches en Physique
à l'ONERA (Aérospatiale),
membre de l'Académie internationale d'Astronautique, ancien Président des Amis de Maurice Zundel,
membre de l'Unité de Recherche du
Projet Nouveau Regard.

 

Art, science et foi chez Maurice Zundel
1-Quelques aspects caractéristiques de la spiritualité de Maurice Zundel
2 - Zundel et la culture artistique
3 - Zundel et les sciences
4 - Conclusion

Réunion de l'Unité de Recherche du Projet Nouveau Regard

Paris, 11 Octobre 2003
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Il se trouve qu'en moins d'un an, trois personnalités sont mortes, dont l'itinéraire spirituel a été très fortement influencé par Maurice Zundel. Il s'agit :
- De Mgr Hervé Renaudin, Evêque de Pontoise ;
- De René Habachi, Philosophe, ami personnel de Zundel ;
- Du Père Emmanuel Latteur, moine de l'abbaye de Chevetogne.
J'ai pensé à eux en préparant cet exposé. J'essaierai d'évoquer leur témoignage.

Art, science et foi chez Maurice Zundel…. Ces trois termes ne sont pas d'égale importance dans la vie et l'œuvre de Zundel. Les deux premiers, art et science s'ordonnent, s'articulent autour de sa foi en Jésus Christ. La Vérité est Quelqu'un, la Vérité est une Personne, répète-t-il inlassablement. La vie et l'œuvre de Zundel (qui sont inséparables) sont aimantées, aux deux sens du mot aimant, par sa confiance dans le Pôle transcendant du Dieu trinitaire. Il est l'alpha et l'omega.
Il faut donc, pour parler de M. Zundel avec cohérence, partir de sa spiritualité et y revenir en passant par l'art et la science, c'est à dire par la culture.
C'est ce tour d'horizon, très partiel, que je vous propose.

1-Quelques aspects caractéristiques de la spiritualité de Maurice Zundel

Pour aborder un sujet quel qu'il soit, il est souvent utile, significatif, de le baliser par des " mots clés ". Si on se livre à ce petit jeu pour caractériser la spiritualité de Zundel, chacun peut établir sa liste. A mes risques et périls, voici la mienne ; elle comporte six mots : silence, intériorité, désappropriation, connaissance interpersonnelle, liberté intérieure, expérience.

Je commencerai par le témoignage de Paul VI.
Après la retraite pascale que son ami Zundel venait de donner au Vatican (c'était en 1972), Paul VI déclarait ceci : Plutôt que le ressort d'une dialectique ou d'une méditation discursive, il me semble que nous avons été invités à découvrir une méthode, et à imprimer dans notre âme, une attitude ; celle de rechercher la profondeur des choses, de faire germer l'intériorité de ce que nous connaissons et vivons, à commencer par notre propre personne.
Rechercher la profondeur des choses…, faire germer l'intériorité….Paul VI connaissait bien son ami !
C'était 3 ans avant sa mort. Le texte de cette retraite a été publié après sa mort sous le titre " Quel homme et quel Dieu ? ". C'est donc son dernier livre. Il constitue, en quelque sorte son testament spirituel.
C'est en 1926 (il avait 29 ans) qu'a été publié son premier livre " Le poème de la Sainte Liturgie ", dont voici les premières phrases :
La vie nous révèle à nous même comme une capacité d'infini .
C'est là le secret de notre liberté. Rien n'est à notre taille et l'immensité même des espaces matériels n'est qu'une image de notre faim …
Ces deux phrases sont donc les toutes premières de l'oeuvre écrite de Zundel. Tout est là, dans ce début, je dirais tout l'élan est là, commente Hervé Renaudin. Celui-ci n'a découvert Zundel que très tard : il n'avait jamais entendu prononcer son nom avant d'être professeur d'anthropologie chrétienne au séminaire d'Issy-les-Moulineaux. Voici la suite de son commentaire : C'était pour moi, comme professeur, extrêmement important de faire entendre cela à ces jeunes qui se destinaient à être prêtres. Ce qui va leur être confié, au nom du Seigneur, c'est précisément ce mystère de l'homme, cette destinée divine de l'homme. Ils sont appelés à la servir, cette destinée …Ils sont appelés à la nourrir de tous ces sacrements qui viennent du Christ crucifié, ressuscité. Ils sont appelés à manifester la grandeur de tout être humain : la dignité, la liberté, la beauté, le mystère extraordinaire de tout être humain.
Capacité d'infini ! Capacité d'infini, cela veut dire au fond, que c'est la capacité d'accueillir l'infini.
On verra tout à l'heure, que l'art et la science ont été pour Zundel - et selon lui devraient être pour tous - des chemins vers l'intériorité, qui peuvent mettre sur les chemins de l'expérience de Dieu.
Auparavant, je voudrais évoquer brièvement son parcours proprement religieux, et son actualité.
L'expérience de Dieu (cette expression lui appartient), il l'a connue de façon probablement décisive pendant l'année qu'il a passé, à l'âge de 20 ans, au monastère bénédictin suisse d'Einsiedeln. Une plongée dans le silence : voici ce qu'il en dit dans ses notes autobiographiques :
" L'abbé du couvent était un saint et l'on gardait dans l'abbaye le plus grand silence et le plus parfait recueillement. La liturgie y était célébrée avec perfection …La vie liturgique y était une chose vécue, dont on ne parlait d'ailleurs pas, mais on en vivait avec une intensité prodigieuse. 150 moines vivaient dans le silence sans que je m'en aperçoive ; ce fut un apport fondamental. Ce cérémonial, découvert à travers l'Evangile, c'était la réconciliation de l'Evangile avec le visible. Il était incarné sur la terre dans la Parole, les couleurs et les sons, tout cela autour de la table du Seigneur. La vie monastique était sur tous les plans du réel. Le silence était vraiment présence de Quelqu'un. "
Cette plongée dans le silence lui a permis de surmonter la " terrible épreuve " de ses années de théologie au séminaire de Fribourg " La parole de Dieu devint un sujet d'examen…Il ne s'agissait pas de s'enthousiasmer sur la Trinité et sur la Grâce, il fallait passer des examens sur la Trinité et sur la Grâce, et c'est autre chose que la contemplation ".
Jeune prêtre, les pauvres l'ont sauvé. Ils étaient pour moi le sacrement de Dieu. Et puis, la grâce des grâces, la découverte de Saint François d'Assise, son maître spirituel, qui lui a fait connaître la pauvreté de Dieu. Le reste, tout le reste de sa vie en découle, ainsi que son œuvre : 20 livres publiés de son vivant et une œuvre orale immense : homélies, retraites du conférencier itinérant qu'il a été pendant les dernières décennies de sa vie, tout en exerçant le ministère de vicaire à Ouchy, dans la banlieue de Lausanne.

Zundel était un chercheur.
Toute sa vie, il a été un chercheur de Dieu.
Dans la recherche scientifique, on distingue classiquement deux catégories de chercheurs : les théoriciens et les expérimentateurs.
Par analogie, Zundel est à placer, indiscutablement, dans la catégorie expérimentateurs.

Dans ses livres comme dans ses homélies ou conférences, Zundel s'adresse de façon personnelle au lecteur ou à l'auditeur. Il lui fait confiance, il l'encourage par son propre témoignage. Zundel est un témoin et son témoignage est celui d'une expérience vitale, le témoignage d'une vie intérieure très intense. Même son style écrit reflète sa vie intérieure : il a le rythme du souffle, de la parole, il s'apparente parfois à la poésie. Si on est allergique à toute poésie, Zundel est probablement illisible.
Pas toujours faciles à lire (il abuse des phrases très longues), ses livres n'ont rien à voir avec des traités didactiques. Il est éloigné de tout esprit de système, de tout dogmatisme. La vérité n'est pas une doctrine coupée de la vie, un ensemble de concepts abstraits. Il est étranger à toute idéologie. On pourrait presque dire qu'il est à l'écoute de ses lecteurs. Il en pressent l'attente et il en respecte la distance. Il est discret, déférent, confiant et respectueux des différences.

Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Un témoignage très fort et très actuel.
Avant tout, M. Zundel a puissamment contribué, avec bien d'autres il est vrai, à débarrasser le christianisme de ses représentations caricaturales, de la pastorale de l'inquiétude, du Dieu vengeur qui juge et qui punit.
Le chemin parcouru est immense. Plutôt que de m'étendre en discours sur le sujet, voici le frontispice du recueil de cantiques en usage, il y a moins d'un siècle, dans le diocèse de Lyon. Voilà le visage que l'Eglise se donnait d'elle même (sous la figure de saint Grégoire-le-Grand) ! Nous sommes à des années lumière de l'Evangile, et heureusement, à des années lumière, de la pastorale de Jean Paul II.
Je voudrais à ce sujet, citer Olivier Clément. Il écrit ceci (La Croix du 1er Août), qui rompt de façon très heureuse avec la sinistrose, fréquente chez les chrétiens : " J'aime à faire partager cette conviction : le christianisme est encore jeune, le monde n'a encore rien vu, rien entendu …Nous avons la chance de bénéficier de l'apport d'un siècle où le christianisme s'est approfondi comme jamais … Le Dieu de dénonciation, de condamnation, a laissé place à un Dieu qui est une source de plénitude d'amour et de paix ".

Croire en l'homme : pour Zundel, c'est plus difficile que de croire en Dieu.
Il faut lire à ce sujet son livre intitulé : " Croyez-vous en l'homme ? " Ce qui éclate dans l'Evangile, écrit Zundel, c'est qu'il est la religion de l'homme. Le dernier mot de l'Evangile, c'est de s'occuper de l'homme. La condition même de l'appartenance au Christ, c'est le service de l'homme ; le jugement dernier, dans la perspective eschatologique, c'est ce que vous aurez fait à l'homme qui a faim, qui a soif, qui est nu, qui est en prison, qui est malade . C'est donc de nouveau l'homme qui sert de critère.
Le mystère de l'Incarnation, qui fonde le christianisme, bouleverse l'anthropologie, et le Père Renaudin, professeur d'anthropologie théologique, l'a pleinement ressenti avec Zundel. La condition de l'homme et son avenir ont changé du tout au tout depuis que Dieu a supplié l'homme, jusqu'à en mourir, pour qu'il croit qu'il n'est pas seul et qu'il est aimé.

Zundel n'a donc rien d'un anthropologue athée. Il ne croit pas à l'autonomie de l'homme solitaire. " Ce n'est pas l'autonomie de l'homme qui le jette dans les bras de Dieu (cette fois, c'est René Habachi que je cite) puisque cette autonomie, il ne l'acquiert qu'en se désappropriant de soi. L'humain seul n'existe pas. L'humain n'atteint ses dimensions qu'en dialoguant avec Dieu ".
Désappropriation…un mot clé chez Zundel. Il ne s'agit pas d'écraser le moi, encore moins de l'idolâtrer, mais de l'empêcher de se refermer narcissiquement sur lui-même. C'est une libération.
" Cette libération (c'est à nouveau René Habachi qui s'exprime) contient en elle même un principe normatif, celui de tendre à la libération de l'autre …Tous deux tendus vers le même moi-source qui descend vers eux. De là ce paradoxe cher à M. Zundel : " Quand on est deux, on est toujours trois ".
Tous ceux qui ont eu des contacts personnels avec Zundel (ce n'est pas mon cas) sont unanimes à témoigner de sa prodigieuse capacité d'attention, de présence, à son interlocuteur quel qu'il soit.
La notion de relation interpersonnelle est capitale dans la pensée et dans la vie de M. Zundel. Le modèle suprême en est la relation trinitaire. René Habachi se demande si M. Zundel a éclairé sa vision du monde à partir de la Trinité, ou si au contraire, son expérience du monde n'a trouvé à se fonder que sur la Trinité. Il y a là un mouvement de va-et-vient, d'aller et retour qui dresse l'axe de son itinéraire, dit René Habachi.
La foi de Zundel, il l'a lui-même résumée dans une sorte de Credo intériorisé. " Si je pouvais résumer toute ma foi, elle est vraiment là : je crois à cette vie d'un Autre en moi, je crois au risque infini de Dieu, je crois à la tragédie éternelle de l'amour crucifié, je crois à la fragilité de Dieu, parce que, s'il n'y a rien de plus fort que l'amour, il n'y a rien de plus fragile ".
Mystique et en même temps réaliste. Contemplatif, et en même temps les yeux ouverts sur le monde dans lequel il vit. C'est ce qui m'a toujours, personnellement attiré chez Zundel : la lisibilité d'une expérience intérieure forte, à travers une expression qui rejoint le monde sensible, d'une façon naturelle et joyeuse. Les instants de bonheur profond sont ceux où s'établit un accord harmonieux entre le cœur et la raison. M. Zundel y aide merveilleusement, parce qu'il allie l'intériorité la plus authentique avec un goût du concret rafraîchissant et salutaire. D'où son intérêt pour toute activité capable de susciter l'émerveillement.
C'est le cas de la culture.