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R.P. de BOISSIERE :
Vous hésitiez à accepter de donner cette conférence,
et je vous y avais encouragé vivement, je vous faisais confiance,
et cette confiance a dépassé mes espérances
C'est la première fois que j'entends un exposé sur Zundel
aussi actuel, tenant compte de toute votre culture scientifique et
moderne ; il complète un très beau livre qui vient de
paraître récemment, de René HABACHI "Panorama
de la pensée de Maurice Zundel", qui reste quand même
assez intellectuel, néanmoins très "nourrissant"
mais supposant une bonne formation théologique et philosophique.
Là, vous abordez un peu tous les aspects de Maurice Zundel
dans une synthèse, je vous avoue, que je voudrais bien pouvoir
publier. Cela peut aider énormément de personnes, en
particulier celles qui sont encore sous une certaine "séduction"
des progrès scientifiques, et qui restent prisonniers d'un
certain scientisme évolué, plus intelligent, mais qui
reste quand même très matérialiste. Je vous en
remercie infiniment.
Père Abbé :
Pour ma part, je n'ai pas l'autorité du Révérend
Père de Boissière, mais je suis extrêmement heureux
de ce que j'ai entendu; je trouve que, effectivement, tous les aspects
de la pensée de Zundel sont bien mis en lumière, avec
la rigueur scientifique qu'il convient pour la recherche de Dieu,
la contemplation. Votre conclusion : "être disciple de
Zundel, c'est être disciple de l'Evangile" est tout à
fait dans notre ligne. Si cela était publié en dehors,
je souhaiterai que l'on précise qu'il s'agit d'une conférence
donnée pour la première fois dans le cadre du Projet
Nouveau Regard. En tous les cas, cette conférence paraîtra
dès que possible dans nos " Cahiers ".
Pierre PERRIER :
Personnellement, en tant que scientifique, je suis particulièrement
sensible à la 3e partie, bien sûr. Une chose me trouble
beaucoup : j'ai des contacts avec un ami qui était Académicien,
à l'Académie des Sciences d'URSS, et qui me disait :
"En URSS, nous n'avions droit d'étudier la théorie
quantique qu'en étant dans l'Enseignement Supérieur
et Membre du Parti ". Cela m'a toujours troublé, et je
trouvais cela bizarre. J'avais alors fait un parallèle qui
consistait à dire "En France, on a le droit d'étudier
la théorique quantique quand on a fait des études supérieures
et qu'on a pris un habillage mathématique qui permette d'oublier
qu'il faut raisonner sur le réel que cela dévoile".
Et cela, je l'ai vérifié plusieurs fois, notamment sur
des jeunes, sortant de Polytechnique en particulier, mais même
sur des gens d'Orsay ; ils étaient tellement forts dans la
manipulation de leurs mathématiques qu'ils en étaient
arrivés à éliminer toute réflexion sur
ce qui faisait l'émerveillement d'Heisenberg ; en fait, les
problèmes que se posait Heisenberg leur était complètement
étrangers. Cela est dû, je pense, à la façon
dont le système éducatif français est arrivé
à escamoter les problèmes du réel.
Je suis très heureux de ce que nous avons entendu, parce que
je ne connaissais pas suffisamment Maurice Zundel pour savoir qu'il
avait bien perçu l'essentiel de cette relation réelle.
On retrouve toujours la même vieille histoire, dans les Sciences,
qui est de dire : "Je tiens le tout du tout quelque part"
; et quand Descartes tient "le tout du tout", il est en
correspondance avec LEIBNIZ, et il est d'accord avec lui pour penser
que l'infiniment petit est cerné par l'approche de la mathématique
de l'infiniment grand, et l'infiniment petit a des accroissements
finis tendant vers les différentiels ; bon, c'est un langage
de mathématicien, mais disons que la mathématique qu'avait
développée surtout Leibniz était convaincante
pour Leibniz comme pour Descartes, sur le fait que l'on cernait le
monde. Et je crois que c'est le même type de raisonnement qui
est employé par un certain nombre de physiciens de la théorie
quantique qui cernent le monde par les mathématiques sans plus
jamais se poser le problème de l'événement singulier.
Chaque fois que l'on peut arriver à se débarrasser de
l'événement singulier qui est le réel, tel qu'il
est, qui est un évènement incontournable et totalement
singulier, pour le remplacer par un moule qui prétend inclure
et envelopper tout le réel, tous les possibles du réel,
et non pas le réel tel qu'il est : chaque fois que l'on agit
ainsi, on évacue le mystère.
Je suis donc très sensible au fait que Zundel l'avait perçu
très fortement, car c'est un vrai problème. Chaque fois
que j'ai posé la question (en particulier dans une récente
réunion de l'Education Nationale dans laquelle on élaborait
le programme des sciences), j'ai été très étonné
par le fait que personne, strictement personne ne voulait réintroduire
les problèmes d' Heisenberg : ni en philosophie, ni en mathématique,
ni en physique dans les classes terminales ; je ne comprends toujours
pas
Je crois qu'il y a une volonté d'éloignement
du réel, et c'est l'une des bases du scientisme actuel.
Père Abbé :
Effectivement, j'ai déjà entendu des réflexions
de ce genre, par des professeurs d'Université ou des professeurs
de Lycée, qui disent ceci : "la mécanique quantique,
on sait très bien s'en servir, cela marche très bien,
mais il ne faut surtout pas essayer de comprendre
"; il
ne faut surtout pas essayer de comprendre ! Donc, on s'en sert comme
d'un instrument qui marche, c'est tout, mais alors on "évacue"
l'essentiel
.
Jeanne CARBONNIER :
Je pense que l'on n'a pas besoin que ce soit fait par le Ministère.
Moi, j'enseignais les mathématiques en terminale, et j'allais
aux cours de ma collègue de philo lorsque ses cours portaient
sur les mathématiques ; je ne sais pas si cela touchait beaucoup
les élèves ! Je me mettais au fond, et ça passait
au dessus de leur tête, entre elles et moi. Mais enfin, c'était
quand même une marque ; il y a de cela "un petit moment",
on n'abordait peut-être pas les sujets que l'on pourrait aborder
maintenant, mais il me semble que nous sommes libres de le faire ;
ce sont les gens qu'il faut persuader; il n'y a pas besoin d'officialiser
les choses pour que les choses se passent dans l'enseignement public,
ce n'est pas défendu, mais encore faudrait-il que les gens
en soient persuadés et que cela puisse amener quelque chose,
ne croyez-vous pas ?
Pierre PERRIER :
On a tué le monde de la réflexion dans beaucoup d'éléments
de la physique en obligeant les gens à avoir une pensée
scientiste sur le monde. De ce fait, nous avons une école de
physiciens, en France, qui n'est pas si bonne que cela, notre taux
de Prix Nobel est très médiocre, et je fais partie des
gens qui pensent, et je suis loin d'être le seul, que c'est
notre manque d'ouverture qui crée cette situation. C'est donc
l'enfermement de notre enseignement, dès le secondaire, qui
fait que les bases sont posées à partir desquelles on
ne franchit pas les raisonnements. Et tant que l'on ne sera pas arrivés
à obliger à ce que raisonner juste soit un produit de
l'enseignement officiel, plutôt que de raisonner faux et que
cela paraisse comme un produit normal de l'enseignement, je ne vois
pas comment faire. Vous savez, après avoir fait votre remarque
d'ordre général dans votre classe, vous allez avoir
un élève qui va comprendre et que cela "nourrira",
mais tous les autres vont perpétuer avec obstination, avec
un pourcentage de votes, si je puis dire, de 30 contre un, l'idée
du scientisme. Nous sommes victimes de cela en France.
Jeanne CARBONNIER :
Je crois que l'influence personnelle des professeurs est plus grande
qu'on ne le pense.
R.P. de BOISSIERE :
Dans un numéro tout récent de la revue "Sciences
et Avenir", qui est une revue sérieuse, on peut lire en
première page : "La foi en Dieu se situerait-elle dans
une région du lobe droit du cerveau ?" Alors, évidemment,
"Sciences et Avenir" ne va pas prendre position; mais le
seul fait, dans cette première page de poser la question, cela
impressionne. Pour en revenir au principe d'indétermination
d'Heisenberg, ce qui a nuit, justement, à davantage de modestie,
donc à une certaine critique du scientisme absolu de l'époque,
c'est que certains ont trop vite voulu faire intervenir la liberté.
Donc, il y a eu une réaction très violente, en face,
d'un certain déterminisme ; mais la liberté, c'est autre
chose quand même que de la physique
Dominique FRIEDERICH :
Effectivement, on aborde là toutes les questions sous un jour
autrement que mathématique, et les mathématiques ne
sont, disons, qu'invoquées en dernier ressort, lorsque l'on
ne peut pas faire autrement. Il y a beaucoup de gens, souvent d'origine
philosophique, qui n'ont pas du tout de formation scientifique, qui
organisent des séminaires (d'ailleurs, parmi ceux que je connais,
c'est un élève d'Espagnat qui les fait) où effectivement
sont abordés tous les problèmes philosophiques, qui
en général, ne sont pas abordés par les théoriciens
et les formalistes. D'autre part, j'étais d'ailleurs moi-même
un produit de l'enseignement au moment où figuraient encore
dans les programmes de Terminale l'introduction à la mécanique
quantique, donc j'en ai bénéficié, et peut-être
que c'est cela qui m'a donné envie de lire les nombreux ouvrages
de vulgarisation avec des textes de Heisenberg et autres, qui sont
quand même disponibles actuellement; alors, je dirai qu'un jeune
de Terminale qui est intéressé peut quand même
les consulter.
Ce que je voulais dire par ailleurs, à propos de Maurice Zundel
lui-même, dont tout ce qui nous a été dit m'a
paru très intéressant, parce que je ne le connaissais
que de nom, c'est le fait qu'apparemment l'intérêt pour
la science que montrait Maurice Zundel (mais peut-être que je
me trompe) serait dû au fait qu'il a compris, peut-être
mieux que les scientifiques, que la science s'occupe d'un mystère,
comme finalement la réalité divine : quelque chose dont
on peut parler, qui peut progresser, comme dans l'esprit de Thomas
COONE, avec des relations scientifiques de temps en temps, mais où
la vérité n'est jamais définitive, et chaque
génération apporte sa pierre, d'une certaine façon;
d'où peut-être son lien entre science et mystique. D'ailleurs,
Zundel parle de "mystique de la connaissance scientifique"
et Einstein, qui lui aussi était un mystique d'une certaine
façon, disait " l'homme qui a perdu sa faculté
d'étonnement et d'admiration est un homme mort". Einstein
avait le sens du mystère, à sa façon mais réellement.
André GIRARD :
Je crois que ce que Zundel a bien compris, c'est que l'on était
passé d'une conception de l'avancée des connaissances
scientifiques, qui avançaient vers un horizon limité,
et que bientôt on pourrait tout savoir, à une vue tout
à fait différente, c'est-à-dire à un horizon
qui est infini; et il écrit "On sait maintenant que l'on
ne saura jamais". C'est précisément la caractéristique
du mystère, qui est de n'en n'avoir jamais terminé avec
son approfondissement; et c'est vrai que, en mystique chrétienne,
il n'y a pas de mathématique, c'est quand même une différence
notable ! mais néanmoins, il y a un tronc commun qui me parait
très solide. Ce que je voudrai dire, c'est que j'ai un cas
précis : j'ai un petit-fils qui est en "math-spé",
et j'ai consulté attentivement son livre, et je peux affirmer
que c'est un très gros bouquin, il y a un appareillage mathématique
très lourd, on ne fait vraiment pas comprendre les choses avec
les mains, on entre tout de suite dans la mathématique la plus
sévère possible, mais il n'y a rien qui dépasse
ce que l'on connaissait en 1910, ou 1920, c'est incroyable!
Une chose est intéressante, sur ce plan : une étude
a été faire récemment par un philosophe des sciences
qui assure la foi du groupe Solvay, dont on a une photo célèbre
de la totalité du groupe, et je crois que sur tous les membres
du groupe, il n'y en a qu'un seul qui avait fait profession d'athéisme;
la totalité de ceux qui étaient là avaient une
idée très profonde de la religion, ce qui ne veut pas
dire qu'ils étaient pratiquants au sens d'une religion particulière,
ce n'étaient pas des théologiens, mais tous avaient
une foi profonde, qui se traduisait par un émerveillement devant
ce qu'ils avaient découverts : ils partageaient un évènement,
au sens de ce qu'a dit Zundel sur le partage après une fugue
de Bach, ce partage commun était un partage d'émerveillement
dans la nature; à l'exception, paraît-il, d'un seul sur
lequel on a des doutes, et qui était probablement athée,
tous étaient croyants; on voit donc un renversement total entre
cela et la présentation scientiste de la théorique quantique,
qui effectivement ne progresse pas et qui est faite pas des gens qui
ont collé dessus un schéma scientiste et athéiste.
Tous avaient conscience de la rupture et de l'émerveillement
de la rupture.
Jean-Michel OLIVEREAU :
J'ai apprécié ce qui a été dit sur le
mystère; l'une des définitions du mystère que
j'aime bien, c'est celle de Gabriel Marcel qui distingue la problématique
qui est intégralement devant nous et le mystère qui
nous inclut; mais ceci est tout à fait compatible avec cette
notion d'un mystère - non pas barrage- mais dynamisme qui nous
porte et que l'on accompagne, c'est que dans la mesure où l'homme
est partie prenante dans le mystère, la vie de l'homme le conduit
à cheminer effectivement dans le mystère, qui est bel
et bien un cheminement et non pas un barrage; cela m'a vivement intéressé,
et je pense que ce cheminement dans le mystère n'est possible
qu'autant que l'homme accepte de se désinvestir de certaines
efficacités, de certains outils : comme ces physiciens que
citait tout à l'heure Pierre Perrier, qui ont une telle maîtrise
de l'outil mathématique qui permet de décrire la mécanique
quantique que la part de mystère est complètement exclue;
cela explique l'étonnante dichotomie qu'il y a dans les sciences
actuelles entre des physiciens qui reconnaissent que le monde commence
à ressembler beaucoup plus à une grande pensée
qu'à une grande machine, et de l'autre côté des
biologistes, des psychologues, des sociologues, pour qui tout se réduit
au discours matérialiste de la science actuelle. Je crois effectivement
que dans le cas des sciences physiques, très vite les chercheurs
sont confrontés à un nombre limité de concepts,
et le mystère peut encore apparaître, alors que, justement,
dans le cadre des sciences comme la psychanalyse, la psychologie,
la biologie, et je pense à la position chrétienne sur
le darwinisme, il y a vraiment de petits gènes à démonter,
de petits mécanismes biochimiques et moléculaires à
décrire, on a un tel outil dans les mains que l'on est fasciné
par cette manipulation de l'outil; on est dans le pur instrumentalisme
et tout ce qui est sens du mystère, tout ce qui ne colle pas
avec les théories actuelles réductionnistes , que ce
soit celles de la théorie de l'évolution ou celles de
la psychanalyse, tout cela, on se le cache, parce que l'on est occupé
à gérer des systèmes et, en gérant des
systèmes, on oublie tout simplement le sens essentiel du mystère.
Soyons conscient du fait qu'il y a en France, dans tous les médias
officiels et dans un certain nombre de revues dites sérieuses,
un véritable matraquage qui fait que l'on tente de nous persuader
que nous ne sommes qu'une machine apparue par hasard dans un univers
qui lui-même n'est qu'une machine : il faut sortir de cette
sorte d'enfermement. Je remercie André Girard pour son texte,
qui était à la fois très beau et très
émouvant.
Jean-François LAMBERT:
Juste un commentaire à propos de la sémantique : regardez,
il n'y a pas besoin d'avoir un analyseur de textes compliqué
pour constater le nombre de fois que dans les ouvrages de vulgarisation
de neuro-sciences, de biologie en général, apparaît
la locution "ne
que"; c'est la négation de
l'émerveillement que vous avez merveilleusement décrit.
Même chez d'Espagnat, même dans le dernier ouvrage combien
désormais célèbre d'Amasio "Spinoza avait
raison", l'usage du "ne
que" est impressionnant
; en permanence, nous voyons que l' "amour filial n'est que
",
nous voyons que "la fidélité dans le couple n'est
que
", d'ailleurs, on explique la fidélité
dans le couple humain en étudiant les campagnols des forêts,
ou l'influence des cytokines ou de la vasopressine
A chaque
fois, on retrouve "n'est que
, n'est que
, n'est
que
" Je pense que, y compris dans la formation de l'esprit
des jeunes, dans la manière de rédiger une composition
de sciences naturelles, etc
, ce n'est pas innocent du tout :
c'est vraiment, et excusez-moi de jouer les pessimistes, autant je
crois que tout ce que vous avez dit sur les physiciens est juste,
ou en tous cas sur les meilleurs d'entre eux, autant, dans le domaine
de la biologie, de la psychologie, et dans le domaine des neuro-sciences,
le mystère est totalement obnubilé aujourd'hui par l'imagerie
cérébrale, "je vois la pensée en direct
et en couleurs !", il y a là un néo-réductionisme
extrêmement fort et qui impressionne d'une manière nouvelle,
et je comprends l'émerveillement du public et des jeunes sur
ces images magnifiques du cerveau, mais la manière dont c'est
utilisé n'est pas innocente !
Philippe SENTIS :
Ceci est vrai en sciences, mais c'est également vrai en philosophie
: le nombre de philosophes dont toute la pensée essaie de montrer
que l'on n'a que de la matière, que de l'idée, que du
devenir, que du désir, toutes les philosophies depuis Descartes
sont toutes des philosophies à tendance moniste, donc il n'y
a pas lieu de s'étonner que les mathématiciens, que
les physiciens qui ont été formés par ces différentes
philosophies, que ce soit Kant, Marx, Schopenhauer, Freud, etc
,
toutes ces philosophies réductionnistes. Et donc le monisme
actuel dans la science n'a rien de surprenant; la démarche
scientifique est une démarche qui essaie d'éliminer
l'erreur, cela ne veut pas dire qu'elle atteigne la vérité.
Alexandre SCAGGION :
Oui, ceci est vrai en sciences, ceci est vrai en philosophie, et ceci
est vrai en droit. Je voudrai juste apporter une petite contribution
: tout à l'heure, je parlais du droit réduit à
la règle, à la loi, et on peut se demander, justement,
pourquoi on essaie de réduire le droit à la règle
et à la loi. Eh bien tout simplement parce que la loi est vue
comme le fait, un fait positif : nous avons une loi, donc nous étudions
la loi et les générations d'étudiants en droit
sont formées sur ce dogme de la loi; à l'Université,
il n'y a pas pratiquement de philosophie du Droit, on ne réfléchit
pas sur ce qu'est le Droit, on apprend des Codes, des sommes de règles
que l'on essaie de restituer, et par le syllogisme judiciaire, c'est-à-dire
"il y a cette loi, il y a un litige, donc j'essaie de résoudre
celui-ci avec la loi qui se présente à moi " et
cet esprit positiviste n'est contrebalancé que par une sorte
de sociologisme étroit, c'est-à-dire la vision du droit
comme étant un instrument au service soit de la politique,
soit du groupe social; il n'y a plus d'objet "Droit" en
soi et à l'heure actuelle, si l'on demande dans la rue, ou
même à des étudiants en droit ou même voire
à des juristes confirmés ce qu'est le Droit, à
mon avis, il n'y aura pas de réponse, ou alors une réponse
qui est celle-ci : "Le Droit égale la Loi". Donc
une réponse assez positiviste.
Marie BREGUET :
Je pense que c'est malheureusement la triste vérité
: on peut dire que les "Hommes des Lumières" ont
bien réussi ! Le constat est que nous sommes bien des enfants
des Lumières !
Jean-Michel OLIVEREAU :
C'est vrai que le "ne
que " apparaît au Siècles
des Lumières
Pierre PERRIER :
Une chose m'a beaucoup frappé, c'est la modification qui a
été faite récemment dans les programmes d'éducation,
pour expliquer les finalités de l'éducation dans le
secondaire : c'est "apprendre à raisonner correctement"!
Alors, quelque chose me trouble : si à la fois on revendique
le fait que l'enseignement apprend à raisonner correctement
et que d'autre part on se donne un certain nombre de règles
du jeu, qui sont enfermantes au niveau de la pensée (il y a
deux exemples tout à fait caractéristiques qui sont
relatifs à l'enseignement dit "de la laïcité"
qui consiste non pas à apprendre les différentes familles
de pensée, mais n'en apprendre qu'une seule comme référence
qui est la référence de pensée disons close et
non religieuse, et que les autres s'en déduisent presque comme
des maladies; il y a un autre système de pensée qui,
au niveau philosophique, consiste à apprendre l'ensemble des
philosophes qui ont raisonné en monisme tout en disant très
fortement que le monisme n'est qu'une partie de la réalité;
on n'apprend que cela ! Si le christianisme doit être le levain
du monde, c'est en dénonçant l'imposture d'un système
qui veut apprendre aux jeunes à raisonner, et qui leur apprend
à raisonner dans un système fermé, c'est-à-dire
à ne pas raisonner.
Adrian LEMENI :
J'apprécie beaucoup la présence du mystère dans
la science, et aussi la dimension existentielle dans la démarche
scientifique : c'est vrai que la physique quantique reconnaît
la présence de la limite, c'est très important, car
la limite n'est pas quelle que chose de négatif, mais c'est
une chance de dépasser une arrogante position du scientisme.
Mais malheureusement aujourd'hui, il y a encore une dimension dominante
du non scientisme, je peux le dire; et je voudrais poser une question
: comment est-il possible, aujourd'hui, en France, de faire quelque
chose pour qu'un large public puisse mieux connaître ces dimensions
existant dans un secteur de recherche en physique? Les physiciens
reconnaissent aujourd'hui cette existence de la limite : ils ont dépassé
la position du positivisme et du scientisme. Malheureusement, le public
non averti ne connaît que cette dimension autosuffisante du
positivisme. Et comment peut-on faire pour que ce public puisse avoir
connaissance de cette position qui existe chez les physiciens aujourd'hui
?
Dominique FRIEDERICH
Je répondrais juste par ce que j'ai dit avant, à savoir
que dans les médiathèques qui sont d'accès public,
donc accessibles à toutes les personnes intéressées
par le développement des sciences, il y a en collection de
poche beaucoup de textes scientifiques qui sont de lecture accessible,
je pense au livre de Lurçat, en particulier, sur Niels Bohr
qui ouvre justement cette dimension, et qui donne en bibliographie
des titres de Lurçat, qui a vu tout cela , cette schizophrénie
qui existe entre les scientifiques et leurs découvertes et
l'image du monde réduite et simpliste qu'ont la plupart des
gens; donc, tout cela est accessible; simplement je pense que pour
inciter les jeunes et les moins jeunes, il faut peut être en
premier lieu écarter les images fausses, augmenter la recherche
et le désir de la vérité; c'est peut-être
pour cela que ce n'est pas simplement un problème de programmes
mais un problème beaucoup plus vaste, car aujourd'hui, on se
contente d'une pensée superficielle, d'une pensée rapide,
qui ne va pas dans les textes, mais cela dit, je suis un peu rassuré,
parce que les ouvrages sont disponibles, il suffit d'inciter les gens
à aller voir
Pierre PERRIER :
Je vais vous expliquer ce que m'avait dit ce russe dont j'ai parlé;
il m'a expliqué la chose suivante : un peu après Khrouchtchev,
lorsqu'il a cessé d'envoyer des gens au goulag, la partie de
la censure qui empêchait de réfléchir a augmenté;
je lui ai fait part de mon étonnement, ce à quoi il
m'a répondu que c'était évident, car l'on avait
remplacé une censure avec sanction du Goulag par une autocensure
naturelle des gens correspondant à la pensée dominante.
Donc il y a deux choses qui sont derrière : en plus de la censure
de fait imposée par des gens, il y a l'autocensure souvent
de la médiocrité, qui fait que même si les choses
sont là, même si tous les livres sont là, même
si l'on a Internet, si l'on a tout cela, on n'a pas envie de les regarder
parce qu'on pense que cela n'a pas d'intérêt. Et c'est
ce qui a fonctionné pendant si longtemps en Russie, mais qui
a fini par casser, mais cela a mis du temps, entre Khrouchtchev et
la Perestroïka
Anne DAMBRICOURT-MALASSE :
Pour répondre à votre question, la France en particulier
a un vrai problème : il est tout à fait d'actualité,
le scientisme n'est pas mort du tout, il est très actif, et
l'on peut s'inquiéter notamment en sciences humaines, en paléontologie
humaine et en préhistoire. Cela fait deux ans qu'au sein du
Muséum, on se bat et on s'est battu pour que la préhistoire
reste une discipline interdisciplinaire; il a fallu que le gouvernement
intervienne pour que la demande de création d'un département
de préhistoire soit accepté, la question étant
refusée par le Collège des Professeurs; c'est Luc Ferry
qui a demandé, après différentes lettres du Professeur
Henry de Lumley, ancien directeur du Muséum et dernier directeur,
à ce que la préhistoire soit sauvée au sein du
Muséum ; il a fallu deux commissions pour que l'on puisse enfin
avoir un directeur, et les deux votes successifs ont été
annulés; à la suite de cela, à la rentrée
de cette année, il y a eu à l' Institut de Paléontologie
humaine qui est, je dirais, aujourd'hui, le siège de la Préhistoire,
puisque le département est créé, une importante
manifestation organisée par le professeur Henry de Lumley à
l'occasion de la remise du prix Albert Ier de Monaco à cinq
chercheurs. Et à cette occasion, le représentant du
Ministère de l'Education Nationale et de la Recherche a expliqué
ce qui s'était passé durant ces deux années :
il était normal que le Gouvernement intervienne dès
lors que c'était le mystère de l'homme, et il l'a dit
explicitement, qui était l'objet de toutes ces attaques et
de tous ces blocages de nature idéologique. Cela a été
explicitement dit : j'étais ravie qu'on le dise enfin en public,
un public dans lequel il y avait la presse, des personnalités
du monde de la préhistoire, de l'archéologie,
. Enfin il y avait une explication de ce qui s'est passé :
le Gouvernement est intervenu, ça a été une vraie
bataille, même pour nous, pour l'équipe : travailler
le projet de département sur 10 ans (Luc Ferry nous demandait
un programme sur 10 ans), non seulement la préhistoire, mais
aussi la paléontologie humaine, et actuellement, c'est limite,
c'est un tout petit fil : tout ce qui a été bien structuré
au sein du Muséum est en train de s'éclater complètement.
Alors, pour la France, je suis plutôt pessimiste: les étudiants
(j'ai cette chance d'avoir des étudiants de troisième
cycle), n'iront pas s'intéresser, c'est une démarche
autodidacte. La semaine dernière, il y avait un petit colloque
sur la notion de complexité, que des ingénieurs du CNRS
avaient demandé de traiter à notre laboratoire, et que
le Professeur de Lumley m'avait demandé d'animer; en dehors
des chercheurs qui ont eu à travailler sur ce concept de complexité,
pas un seul étudiant n'est venu, pratiquement pas de public,
cela a été un petit séminaire "entre nous",
mais pas un seul étudiant n'est venu !
Malgré l'affichage, cela ne les intéresse pas ! Le concept
de discontinuité qui est très fort, ils ne comprennent
pas,
l'auto organisation, ils ne savent pas ce que c'est, alors,
ils travaillent bien, je ne dis pas que la qualité n'est pas
bonne, mais il n'y a pas de réflexion, il n'y a pas de souffle,
pas d'imagination, c'est un plan de carrière, point ! Alors,
comme le Muséum enseigne seulement en troisième cycle
universitaire (DEA et thèse) et que nous devons nous mettre
au niveau du Master Européen, j'espère que c'est par
l'Europe que, en France, on va pouvoir commencer à respirer,
parce que ce sont quand même des cas très spécifiquement
français; on se fera par l'Europe, et dans ce cas là,
on en reviendra peut être à des enseignements d'épistémologie,
philosophie des sciences, etc.
. Mais la France toute seule,
je n'y crois pas beaucoup.
Dominique TISSERAND :
Tout en restant positif , il ne faut pas oublier que nous subissons
en France et certainement en Europe cette espèce d'ambiance
du "politiquement correct". Si quelle que chose d'intéressant
est dit quelle que part, "on n'en parle pas", si cela ne
rentre pas dans le "politiquement correct". Pour rester
positif, il nous faut publier nos écrits nous même, ce
que nous disons et ce que nous constatons. Pour cela, nous avons Internet
qui est l'instrument qui permet, à mon avis, d'avoir, avec
un cout raisonnable un relais qui ne dépand pas de ce "politiquement
correct"
Jean-Michel OLIVEREAU :
J'ai effectivement été très intéressé
par tout ce qu'a dit Anne Dambricourt; tout s'explique effectivement
: l'homme n'étant qu'un animal parmi d'autres, la paléontologie
en général doit suffire à traiter le problème
de son origine et il est complètement superflu de vouloir créer
d'autres choses; il est particulièrement hallucinant de voir
jusqu'où on peut aller. Je vous dirais que moi-même j'ai
été extrêmement choqué lorsqu'à
un récent congrès des intellectuels chrétiens,
lorsque la femme d'un Chef d'Etat a demandé "Moi, ce qui
m'intéresse, c'est de savoir, au fond, ce qui sépare
les premiers hominiens de l'Homme", l'un des conférenciers
qui étaient là, un chrétien, lui a fait comprendre
que sa question était stupide, car il était tout à
fait dans la logique du continu, et que pour lui, le problème
ne semblait avoir aucune espèce d'importance. Il y a quand
même des choses dramatiques, et qui déferlent y compris
sur la chrétienté et y compris sur les scientifiques
chrétiens et cela c'est grave, c'est en fait un savant de Stockholm,
et bien des savants chrétiens plient le genou devant la science
officielle, s'imaginant ô combien naïvement qu'en mimant
les comportements de la science officielle, on finira par les prendre
au sérieux, y compris sur notre prétention au mystère,
mais cela, c'est un mythe intégral.
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