Père
Abbé Gérard LAFOND OSB
Bibliste
Je
me propose d'évoquer deux regards différents que l'homme peut porter
sur le monde et sur lui-même, à savoir : un regard scientifique,
et un regard de foi à partir de la Révélation de l'Ancien
et du Nouveau Testament. J'espère montrer que ces deux regards ne sont
pas contradictoires, mais complémentaires, ce qui signifie que l'un apporte
des informations que l'autre ne peut pas donner, et réciproquement.
Avant
tout, il convient de préciser ce qu'on entend par Révélation,
dans la tradition judéo-chrétienne. Etymologiquement, le mot signifie
" ôter le voile ", et donc faire apparaître des choses cachées.
On admet que Dieu prend l'initiative de se manifester au cours des temps à
certains hommes et à certaines femmes, pour leur confier un message concernant
le sens de la vie, et contenant un enseignement qui va au-delà de ce que
l'on peut connaître par le seul exercice de la raison. Dieu n'est pas un
professeur qui explique une théorie à ses élèves,
mais plutôt un père qui souhaite élever ses enfants, c'est-à-dire
leur apprendre à bien penser et à bien agir, en leur dévoilant
peu à peu ce qu'ils doivent savoir pour entrer librement en alliance avec
lui et parvenir ainsi à la fin dernière qui leur est assignée
: une vie éternelle bienheureuse dans la communion avec Dieu. Plus tard,
mis par écrit et confié à la communauté des croyants,
le message prend la forme de livres inspirés racontant l'histoire du salut,
et regroupés en une " bibliothèque " que nous appelons
la Bible.
La
Révélation biblique enseigne que le Dieu qui a fait alliance avec
un peuple déterminé - mais en vue d'une alliance nouvelle et universelle
proposée à toute l'humanité - est aussi le Dieu qui a créé
le ciel et la terre, c'est-à-dire l'univers, " au commencement ".
Le premier chapitre du Livre de la Genèse - et de toute la Bible - offre
un récit de la création qui, bien évidemment, ne coïncide
pas du tout avec l'image du monde et de son commencement immanent, telle que nous
la présente la science moderne et le modèle standard du Big Bang.
Aujourd'hui, l'image du monde a été entièrement renouvelée,
surtout par l'astrophysique et la Mécanique quantique, dont les étrangetés
- par ailleurs incontestables - déconcertent aussi bien l'honnête
homme que le scientifique et le philosophe. Un nouveau paradigme nous oblige à
vivre avec des concepts entièrement nouveaux. L'homme se croyait autrefois
au centre du monde : il est maintenant totalement décentré et comme
perdu, lui et sa petite planète, au sein d'un immense tourbillon de galaxies
en fuite les unes par rapport aux autres. Il retrouve toutefois une certaine centralité,
en ce sens qu'il est capable de décrire et de comprendre par son intelligence,
au moins en partie, cet univers qui l'entoure.
Alors,
où est la vérité ? Est-elle dans l'image rassurante d'un
ciel et d'une terre bien stables, ordonnés au bien de l'homme, que semble
décrire la Bible ? Ou est-elle dans l'étourdissante complexité
que la science nous présente ? Eh bien ! La vérité est dans
la complémentarité des deux conceptions. Il n'y a pas contradiction,
pour la bonne raison que l'auteur de la Genèse n'a jamais prétendu
décrire scientifiquement l'apparition et le développement du monde,
tandis que la science ne prétend en aucune façon expliquer son origine
et sa finalité.
Pour
aborder sainement la lecture du premier chapitre de la Genèse, il faut
se demander ce que son auteur a réellement voulu nous enseigner. Il va
sans dire que ce texte vénérable n'est en aucune façon le
compte-rendu d'un improbable " témoin " du surgissement de l'univers,
mais tout simplement une introduction à une histoire sainte, l'histoire
du salut. Avant de présenter " les générations "
(en hébreu, tôledoth) humaines qui vont se succéder jusqu'à
la vocation d'Abraham, le Père des croyants, l'auteur raconte " les
générations " du ciel et de la terre. C'est le regard simple,
le regard de l'enfant, qui énumère ce qu'il voit, et qui nous dit
: tout ce qui existe a son origine transcendante en Dieu. Les six premiers jours
de la création n'ont aucun rapport avec une succession réelle de
choses apparaissant les unes après les autres ; ils constituent un résumé
symbolique et liturgique du Temps de l'homme et de l'univers, le septième
jour - le sabbat - signifiant l'accomplissement eschatologique de toute la création.
En
effet, dans la perspective dite " apocalyptique " - le mot apocalypse,
faut-il le rappeler, signifie révélation, et n'évoque en
aucune manière une catastrophe cosmique, mais tout juste le contraire !
- l'univers est appelé à se transfigurer en cieux nouveaux et terre
nouvelle, et le processus de cette transformation a déjà commencé
avec l'Incarnation du Fils de Dieu, Jésus Christ, et sa Résurrection
des morts, véritable irruption de l'éternité dans le temps.
Il s'achèvera avec la Manifestation du Christ à la fin des temps,
la " Parousie ". Inutile de dire qu'un tel dévoilement est hors
de portée de la connaissance scientifique. Entre le regard biblique et
le regard scientifique, il ne peut y avoir aucune contradiction. Bien que portant
globalement sur le même objet - l'univers - les deux regards n'ont pas le
même point de vue. Le regard scientifique part d'en bas (du sensible), le
regard de foi part d'en haut (du Principe transcendant).
Cependant,
des analogies existent entre la démarche du chercheur scientifique et celle
du croyant. Une première analogie est celle du postulat préalable
à toute recherche : le monde est intelligible, pour le scientifique ; il
y a Dieu, pour le croyant. Une seconde analogie est entre " mystère
" en science et mystère de foi. Une troisième, enfin, entre
recherche scientifique et quête spirituelle : toutes deux ont pour fin la
connaissance de la vérité ; toutes deux sont sans fin, car elles
n'épuiseront jamais leur objet. Elles demeurent ouvertes à toutes
les autres sources de connaissance ; elles s'enrichissent mutuellement du regard
de l'autre. Mais tandis que le regard scientifique ne fait qu'entrevoir la question
du sens de l'univers, laissant à la philosophie le soin d'y répondre
partiellement, le regard du croyant, illuminé par la Révélation,
découvre que l'origine et la fin de toute chose est l'Amour, car "
Dieu est Amour " (cf. 1ère Lettre de saint Jean).
En
conclusion, rappelons que " science sans conscience n'est que ruine de l'âme
", et pas seulement de l'âme : elle est également un danger
pour toute la société. La responsabilité des scientifiques
est énorme, non seulement parce qu'ils manipulent des choses dangereuses,
mais également parce qu'ils jouissent d'un prestige considérable
dans l'opinion publique - une sorte d'infaillibilité - en raison des progrès
incessants des connaissances. Le moindre faux pas peut ainsi conduire à
des catastrophes physiques, morales ou idéologiques. Gardons en mémoire
les prétentions scientifiques du nazisme et du marxisme-léninisme
et leurs conséquences
On
sait maintenant que les sciences ne conduiront jamais à une connaissance
exaustive de l'univers. Après une période de triomphalisme scientiste,
la voie est à nouveau ouverte à d'autres modes de connaissance :
philosophie, traditions culturelles et religieuses, art et poésie, Révélation
divine
Nous n'avons aucune raison, aujourd'hui, de sombrer dans le pessimisme
suicidaire, nullement scientifique d'ailleurs, d'un Jacques Monod, qui écrivait,
dans Le hasard et la nécessité : " L'homme ne peut se leurrer
de l'espoir qu'il participe à quoi que ce soit qui le dépasse. Il
sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers,
d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son
devoir n'est écrit nulle part. A lui de choisir entre le Royaume et les
Ténèbres. Il sait maintenant que, comme un Tsigane, il est en marge
de l'univers où il doit vivre, un univers sourd à sa musique, indifférent
à ses espoirs comme à ses souffrances et à ses cris. "
En
connaissance de cause, nous choisirons le Royaume !
GL