Deuxième
partie
3.2 Le regard de l'artiste et son assise éthique
L'artiste n'utilise pas le raisonnement mathématique ni la
démarche des sciences expérimentales pour trouver la vérité
qu'il cherche.
Quel est ce type de vérité ? Philippe Sers*
montre que c'est " une vérité qui ne s'oppose pas à
l'erreur, mais au mensonge, une vérité qui n'est pas résultat,
mais chemin, une vérité qui n'est pas connaissance, mais vie. "
Cette
proposition répond exactement à Wittgenstein, qui s'inquiétait
de voir la connaissance scientifique incapable résoudre les " problèmes
de la vie ". Ce nouveau type de vérité est alors du ressort
de l'éthique, et c'est même la source principale d'une éthique
valable pour tous.
Ph. Sers nous servira encore de guide : " L'uvre d'art indique un chemin
d'expérience spirituelle vécue. " Et il montre, par exemple,
que l'expérience des peintres surréalistes, dadaïste, cubistes
et autres de l'entre-deux-guerres était la prise de conscience du risque
de totalitarisme qui n'était pourtant qu'à peine perceptible.
Il
montre aussi que, dans cette perspective, l'art de Kandinsky, de Malevitch, et
de bien d'autres, est religieux dans son essence, et qu'il rejoint la volonté
des peintres d'icônes.
De son côté, dans sa " Lettre
aux artistes ", Jean-Paul II disait que ceux-ci sont associés à
la Création parce qu'ils sont " créateurs de beauté
".
La déconstruction opérée par les artistes depuis cette époque
n'est pas seulement l'affranchissement du peintre ou du sculpteur délivré
par la photographie de son rôle de représentation de la " réalité
".
Elle est aussi la recherche désespérée d'une
nouvelle vision du monde, au-delà du visible, parallèle à
la découverte d'un réel abstrait par la physique quantique.
Pourquoi
cette révolution est-elle considérée comme " moderne
" au point que Paris possède un Musée d'art moderne ?
Sans
doute par un retour au sens initial de cet adjectif, apparu en français
au XIVe siècle dans le prolongement de l'adverbe latin modo - qui signifie
" récemment " et même " présentement "
- pour caractériser l'art gothique succédant à l'art roman
et aux basiliques romaines et byzantines.
Existe-t-il un art chrétien,
ou seulement des artistes chrétiens ?
Léon Bloy affirmait, sur
le ton de la provocation qu'il affectionnait : " Il peut se rencontrer d'exceptionnels
infortunés qui soient en même temps des artistes et des chrétiens,
mais il ne saurait y avoir un art chrétien.
" En fait ces chrétiens
artistes produiront, si telle est leur intention, un art inspiré par leur
foi : nos cathédrales sont à la fois des édifices adaptés
à la liturgie chrétienne et un " condensé " de
toute la création à la gloire de Dieu, un véritable microcosme
sous le regard de Dieu.
Il s'agit bien d'un art spécifiquement
chrétien, impensable en dehors du christianisme, n'en déplaise à
Léon Bloy.
La querelle de l'iconoclasme a permis d'établir la
légitimité des images en la fondant sur le dogme de l'Incarnation
du Verbe, qui a rendu Dieu visible à l'homme, justement pour changer le
regard de l'homme ; ainsi, notre art terrestre, malgré son imperfection
radicale, est un moyen de connaissance valide de la Beauté de Dieu.
Mais
ce n'est pas parce qu'un tableau représente une scène biblique qu'il
est plus religieux que celui qui illustre Ovide ou Homère
Dans
cette perspective, admirer la calligraphie d'une sourate du Coran ou un paysage
chinois fondé sur la géomancie taoïste est, en soi, ni plus
ni moins " religieux " que de contempler une scène de chasse
d'une miniature persane ou la Grande muraille.
Tout dépend du regard
que l'on porte sur eux.
Les deux premiers exemples choisis montrent qu'il
s'agit d'un art religieux proprement dit ; on peut donc les contempler "
religieusement " si on a un regard spirituel, ou de manière profane,
si on a un regard profane.
Les deux derniers exemples ne sont pas religieux
en eux-mêmes, mais ils peuvent mener à Dieu en raison de leur beauté.
Les artistes qui croient en l'Incarnation peuvent avoir conscience qu'ils essaient
de voir le monde comme le Dieu incarné l'a découvert.
C'est
leur affaire, leur jardin secret.
Mais ce n'est plus leur affaire à
partir du moment où ils exposent leurs uvres au regard de tout homme
: cela devient un message, un " Bonne Nouvelle ", et c'est à
bon droit que leurs admirateurs pourront contempler dans leur tableau une image
de l'Invisible.
Les poètes sont des artistes particuliers, parce que leur moyen de communication
est le langage, qui est aussi utilisé par tout homme dans la vie quotidienne,
et aussi par les mathématiciens, par les logiciens et par les autres scientifiques.
La réserve pudique qui oblige ceux-ci à ne pas faire état
de leurs questions personnelles dans les publications officielles n'empêche
pas qu'un bon nombre de thèses offrent explicitement des perspectives qui
sortent du domaine scientifique.
Il existe même un dictionnaire des
paysages publié par le Conseil international de la langue française
qui ose prolonger ses définitions par quelques citations poétiques...
* Kandinsky, philosophie de l'art abstrait,
1995
Totalitarismes et avant-gardes, 2001
L'avant-garde radicale, 2004
Icônes et saintes images. La représentation
de la transcendance, 2002