Troisième
partie
De fait, comment la théologie peut-elle apporter plus que le discours
philosophique ?
C'est parce qu'elle trouve sa source dans la Révélation
du Dieu vivant venant à la rencontre de l'homme parce qu'il est Amour,
à travers le témoignage d'hommes et de femmes qui l'ont accueilli,
et ont ainsi trouvé un sens à leur vie : les sages et les prophètes
de la Bible, les Apôtres et les premiers disciples qui ont connu Jésus,
Paul, l'apôtre des Gentils qui a vu le Ressuscité, les Pères
et les docteurs de l'Église y compris les deux Thérèse et
Catherine de Sienne
Soyons assez courageux pour prendre en compte leurs
témoignages dérangeants et leur accorder confiance.
3.1
Conférence de Monseigneur André Mutien LEONARD, Evêque
de NAMUR, ancien Membre de la Commission
pontificale internationale de théologie, à la réunion inaugurale
du Projet Nouveau Regard, en l'abbaye Saint-Paul de Wisques le 2 juillet 1998.
Mgr.
A.M. LEONARD
Un nouveau regard sur la théologie
Je
tiens d'abord à vous dire que j'ai été très surpris,
puis, dans un second temps heureusement surpris, en recevant, il y a quelques
mois, une invitation à participer à un projet de Nouveau Regard
dans le domaine de la théologie et même plus largement dans le domaine
de la pensée ; très surpris encore de voir ce genre d'invitation
à un travail interdisciplinaire venir d'une abbaye dont j'ignorais - vous
mesurez déjà par là le degré de mon ignorance ! -
jusqu'à l'existence
J'ai été très touché
par ce projet de porter, d'accueillir sur nous le regard de Dieu et du Christ
dans sa nouveauté avec cette lumière de l'Esprit et de Jésus,
de porter nous-mêmes sur Dieu, sur le monde, sur notre existence, sur l'histoire,
sur le cosmos, un regard renouvelé.
Cela m'a paru un projet fort
intéressant, un projet mobilisateur, capable de faire se rencontrer des
disciplines différentes ; c'est précieux aujourd'hui, car nous assistons
à un éclatement des spécialisations et avons peu d'occasions
de prati-quer une rencontre des regards.
Je sais bien que la spécialisation
indispensable des disciplines fait qu'il est très difficile d'embrasser
plusieurs points de vue dans le chef d'une seule personne, mais de là vient
justement l'intérêt de projets qui font se rencontrer des spécialistes
de différents domaines pour unir, faire se rencontrer, dans la distinction,
des regards différents.
J'ai retrouvé d'ailleurs dans
l'intitulé du projet le maître-mot de Jacques Maritain dans son livre
sur les degrés du savoir : " distinguer pour unir ".
Alors,
avec beaucoup d'ambition de sa part, le Père Abbé m'a proposé
comme sujet de causerie : " un nouveau regard sur la théologie ".
A
vrai dire, je ne me considère pas comme un théologien.
J'ai
fait une licence en théologie, ce qui est très différent
d'être théologien.
Je suis plutôt de formation philosophique.
J'ai davantage fréquenté l'Université en matière
philosophique qu'en matière théologique.
Mais il est vrai que
mon intérêt prédominant pour la philosophie et spécialement
pour la métaphysique, m'a amené, peut-être à la faveur
de plusieurs rencontres décisives dans ma vie, à porter un regard
différent sur la théologie.
Je me souviens d'une conversation
lors d'un goûter avec un collègue théologien de l'Université
de Louvain, le professeur Adolphe Guesché qui m'a un jour interpellé
en me disant : " C'est quand même curieux : vous, qui êtes philosophe,
vous me paraissez plus dogmatique et métaphysicien quand vous écrivez
en matière théologique que nous, théologiens, qui avons plutôt
une attitude critique, réflexive, qui devrait être celle de la philosophie
".
Et donc il s'étonnait de se retrouver, lui, théologien,
plutôt dans un rôle critique, tandis que moi, philosophe, j'étais
dans un rôle plutôt dogmatique.
Il y avait dans cette réflexion
quelque chose de pertinent
Pour
une théologie plus ouverte.
Rencontre avec des théologiens.
Le
problème du mal.
Des explications minimisantes
du mal.
Regard sur la croix et la gloire.
Perspectives eschatologiques et cosmiques.
Regard
sur les miracles et les apparitions.
Le problème
des origines.
Une autre piste.
Science
et Foi
Pour
une théologie plus ouverte.
Il
me semble que la théologie, telle qu'elle est pratiquée actuellement,
s'est trop enfermée dans une analyse critique, bien sûr à
la lumière de la Révélation, mais une analyse critique de
phénomènes de société ou de dimensions de l'existence
humaine ; qu'elle s'est trop confinée dans une approche ré-flexive
et anthropocentrique, et qu'il y a toute une série de domaines qui échappent
à son regard et qui sont - car ils correspondent à des interrogations
réelles - récupérées par d'autres manières
de penser, pas toujours les plus heureuses.
Par exemple le divorce entre théologie
et spiritualité, dénoncé avec vigueur en son temps par Hans-Urs
von Balthazar, le divorce entre théologie et sainteté - les théologiens
ne sont pas toujours des saints ! - le divorce entre théologie et métaphysique,
parfois même le tiraillement entre la théologie et les perspectives
ouvertes par certains scientifiques.
Il y a actuellement, et c'est très
beau, des scientifiques qui posent des questions métaphysiques très
audacieuses, qui ne les résolvent pas sur le terrain de leur science, mais
qui dans le prolongement de leur réflexion, posent des interrogations métaphysiques.
Ce
fossé est, je pense, à combler.
M'étant intéressé
comme philosophe, comme métaphysicien, à toute une série
de questions métaphysiques, j'ai peut-être été amené
par les hasards de ma vie, ou par la Providence, par la rencontre de quelques
grands théologiens, à souhaiter un nouveau regard sur la théologie
et de la théologie.
Rencontre
avec des théologiens.
Une
rencontre décisive de ma vie a été celle de la pensée
théologique du Père von Balthazar, qui demeure à mes yeux
le grand théologien catholique du vingtième siècle, d'une
culture immense et unifiée, esprit de synthèse sans esprit de système,
très soucieux de faire se rencontrer théologie, spiritualité
et sainteté comme à l'âge d'or de la pensée patristique.
J'ai été particulièrement marqué par la manière
dont il présente l'atome insécable - c'est un pléonasme -
du Christ, avec sa prétention, unique dans l'histoire du monde, à
la divinité, l'humble prétention à la divinité.
J'ajoute
humble, parce qu'il se présente toujours comme l'Envoyé d'un Autre,
celui qui cherche la gloire d'un Autre, tout en se déclarant l'égal
de Dieu : " Toi qui n'es qu'un homme, tu te fais l'égal de Dieu ".
Condamné à mort pour blasphème, se voyant à la
droite de la puissance de Dieu, avec les nuées du ciel, et mourant dans
un paradoxe absolu pour parler comme Kierkegaard : il meurt dans le silence et
l'absence de Dieu, lui, l'intime du Père - " Qui me voit, voit le
Père " - Il meurt en criant vers un Dieu absent : " Pourquoi
m'as-tu abandonné ? "
Et l'atome insécable se ferme - il
se ferme pour s'ouvrir - il se clôt avec le témoignage rendu à
la résurrection.
Ce témoignage est unique dans l'histoire, car
il ouvre une perspective neuve sur un monde nouveau.
Le Christ ressuscité
est perçu par le Nouveau Testament comme le premier né d'entre les
morts, comme la cellule d'un univers nouveau.
Cette perspective qu'en un sens
je connaissais, comme tout le monde, m'est apparue chez Balthazar, comme présentée
avec un regard neuf et unifié.
A
la même époque où je lisais cela avec passion, j'ai lu également
les ouvrages du Père Gaston Fessard sur la théologie ou plutôt
la dialectique des Exercices Spirituels .
L'ensemble m'a paru très
intéressant ; mais il y a quelques pages qui ont excité ma curiosité
: ce sont celles où il parle d'Adam, du premier Adam, du nouvel Adam, du
péché des origines, de l'eschatologie.
Il fait un rapprochement
étroit entre l'eschatologie et, pourrait-on dire, la protologie, et il
montre comment il faut comprendre, sur des registres différents, ce que
saint Ignace dit au début des Exercices Spirituels quand il distingue le
péché d'Adam, le péché des Anges, et puis nos péchés
à l'intérieur de l'histoire.
Dans le même temps,
j'ai été amené à découvrir certains livres
d'Olivier Clément, à lire dans la foulée quelques ouvrages
de la pensée orthodoxe, de la pensée russe, Soloviev notamment.
Dans l'uvre de Balthazar également, j'ai découvert - notamment
lorsqu'il parle de Grégoire de Nysse - certaines indications dans ce domaine,
et tout cela a nourri mon regard théologique.
Moi qui n'étais
qu'un simple professeur de philosophie, j'ai été appelé à
donner un cours à l'Université de Louvain pour les étudiants
de licence des différentes facultés, sciences et lettres confondues
: un cours de questions religieuses. J'étais invité à donner
un cours sur " les raisons de croire ". C'est ce qui m'a amené
à développer quelques unes des intuitions qui avaient germé
en moi à la lecture des auteurs mentionnés à l'instant, et
de quelques autres que je n'ai pas cités.
Le problème du mal.
La
vision unifiée du Christ comme étant celui qui prétend à
la divinité, qui meurt dans le silence de Dieu, puis ressuscite dans la
gloire, m'a paru très éclairante pour toucher un problème
qu'il était inévitable de traiter dans un cours sur les raisons
de croire, donc dans une démarche apologétique : la question du
mal.
Jusqu'alors,
j'avais lu quelques ouvrages sur cette question, notamment sur le plan philosophique.
Etienne Borne avait écrit un petit ouvrage sur le problème du
mal où il dénonçait déjà la réduction
esthétique du mal ou la réduction éthique du mal, qui consiste
à ramener le problème du mal uniquement à une affaire morale
ou à une affaire d'équilibre du cosmos.
J'avais été
jadis impressionné par la manière souvent très réductrice,
aplatissante à mes yeux, dont on interprétait le célèbre
dogme du péché originel.
J'avais notamment réagi intérieurement,
malgré la sympathie extrême que j'ai pour l'homme et sa pensée,
par un livre du Père Gustave Martelet : Libre réponse à un
scandale (ou quelque chose comme cela) qui, à mes yeux, réduisait
la gravité du mal.
La mort de Jésus en croix - et déjà
avant cela, ses larmes devant la tombe de Lazare (" et Jésus pleura
" - la mort de Jésus en croix dans la détresse, ou l'angoisse,
ou l'effroi, comme disent les synoptiques, nous enseigne que le mal est ce qui
n'aurait pas dû être ; il nous faut être très méfiants
à l'égard d'un regard philosophique ou théologique sur le
mal qui le justifie ou qui l'apprivoise prématurément.
Des explications minimisantes du mal
Par
exemple : dire que le mal fait simplement partie des lois de la nature, qu'il
est lié de loin à ce qu'on appelait, quand j'étais étudiant,
le second principe de la thermodynamique, à savoir que dans un système
fermé l'énergie va en se dégradant et que, par conséquent,
il est inévitable que ces organismes que nous sommes paient leur facture
à l'entropie croissante ; dire cela, c'est raisonner comme ces stoïciens
qui, devant la mort d'un enfant, disaient " Je savais qu'il était
mortel ! ". Donc, on se réconcilie avec le mal, on admet qu'il fait
partie des lois de la nature.
Dans un sens, c'est vrai, je dirais que les
lois de la nature telles qu'elles sont, l'univers tel qu'il est maintenant, rendent
le mal inévitable, il en fait partie.
On
justifie aussi fréquemment le mal en invoquant l'ordre total de la création.
Pour la gazelle, c'est dramatique d'être mangée par le lion,
c'est dramatique pour elle, mais sa mort fait partie de l'équilibre général
des espèces animales.
Hegel
propose, quant à lui, une explication esthétique : ce que nous appelons
le mal n'est que la zone d'ombre indispensable à l'harmonie globale du
réel.
Dans un tableau réussi, on ne peut pas trouver seulement
des plages lumineuses ; il faut aussi des zones obscures, et ce que nous appelons
le mal fait partie du relief harmonieux de la totalité du cosmos et de
l'existence humaine.
L'explication
pédagogique du mal - je l'ai souvent lue sous la plume des théologiens
et, personnellement, elle me torture - consiste à dire : Dieu a fait volontairement
un monde imparfait.
Le mal fait partie de cette imperfection nécessaire
du monde dans une première étape, afin de laisser à l'homme
le soin de porter l'univers à sa perfection.
Le mal est donc une donnée,
pédagogiquement nécessaire, d'un monde en devenir ; l'homme doit
prendre le relais de Dieu pour l'achever.
Au
risque d'allonger la liste, il faut mentionner l'explication du mal comme illusion.
Elle est actuellement véhiculée en occident par le bouddhisme :
le mal est une illusion ; il n'existe que pour celui qui n'a pas encore fait mourir
son moi égoïste, qui ne l'a pas encore dissous dans une totalité
plus large.
Spinoza déclarait déjà que, pour celui qui
accède à la connaissance du troisième genre, le réel
n'est que positivité pleine ; c'est parce que nous connaissons les choses
par le petit bout de la lorgnette dans la connaissance du premier genre, que nous
les imaginons, en sorte que le mal nous paraît une réalité
alors que le réel vu adéquatement n'est que plénitude positive.
Donc
l'esprit humain est fécond en explications du mal, explications philosophiques,
religieuses, métaphysiques dont nous sommes, je pense, dégrisés
lorsque nous regardons le Christ en croix, et aussi quand nous sommes confrontés
quotidiennement, nous-mêmes ou dans le chef de personnes aimées,
à l'expérience du mal.
J'aimais beaucoup l'expression, je pense
qu'elle était de Jean Nabert, que le mal est l'injustifiable.
Si on
veut trop le justifier, on le méconnaît. " Et Jésus pleura
".
Quelle force il y a dans cette attitude qui n'explique pas, qui ne
justifie pas, qui ne canonise pas le mal, qui ne l'énerve pas dans ce qu'il
a de dramatique, mais qui le respecte et qui l'endure !
Regard
sur la croix et la gloire
Le
regard porté sur le Christ ressuscité tout comme le regard porté
sur le Christ en croix, nous incitent à penser : " le mal est ce qui
n'aurait pas dû être ".
Semblablement, le regard porté
sur le Christ en gloire nous invite à penser que le mal n'est pas lié
métaphysiquement à la finitude de l'existence humaine.
Toute
l'entreprise du père Martelet, dans ce domaine là, mais je le salue
dans tous les autres domaines de sa pensée, c'est de dire : le mal est
lié à la finitude de l'existence humaine, c'est une finitude scandaleuse
et Dieu vient en quelque sorte réparer le scandale en assumant notre finitude,
et en nous faisant participer finalement à l'infinité de sa gloire
; si bien que la Rédemption et la glorification apparaissent comme une
sorte de correctif à la Création.
Le
regard porté sur le Christ glorifié nous enseigne plutôt,
à mon sens, que le mal n'est pas lié à la finitude, puisque
nous contemplons en Jésus glorifié une nature humaine qui reste
toujours marquée par la finitude ; nous ne sommes ni des anges, ni des
éléphants, ni des tulipes, nous sommes une nature humaine circonscrite,
déterminée, nous ne sommes pas n'importe quoi, et Jésus ressuscité
n'a pas perdu les contours qui déterminent la nature humaine.
Et pourtant
" le Christ ressuscité ne meurt plus, la mort n'a plus sur lui aucun
pouvoir ", c'est une humanité qui n'est plus infectée par le
mal.
Ce regard nous enseigne, me semble-t-il, la contingence du mal : le mal
est ce qui aurait dû ne pas être, ce qui, espérons le, ne sera
plus.
A partir du Christ en gloire, nous espérons être délivrés
du mal.
Je sais que le problème demeure, il est lancinant, du mal qui
semble irrécupérable, celui de Satan, celui des anges mauvais, celui
des damnés ; mais nous espérons et nous prions chaque jour pour
être libérés du mal, nous espérons un ciel nouveau,
une terre nouvelle où il n'y aura plus ni pleurs, ni cris, ni deuil, ni
mort, parce que l'ancien monde s'en sera allé.
Donc, la contingence
du mal laisse place à l'espérance eschatologique d'un univers réconcilié
; et, dans l'autre direction, la contingence du mal permet de penser - pourquoi
pas ? - une existence humaine et un monde originellement intègre.
Perspectives eschatologiques et cosmiques
Avant
de terminer ma causerie, je voudrais vous parler de deux points particuliers qui
ont à mes yeux une très grande importance.
Actuellement, la
théologie manque de perspectives eschatologiques et cosmiques, et elle
manque d'audace également dans la manière d'aborder le drame du
mal.
Or, tout ce que la théologie écarte de son regard, de son
champ de vision est, pour le meilleur et le plus souvent pour le pire, récupéré
par d'autres visions du monde.
Quand les théologiens ne parlent
plus du destin de l'individu au delà de la mort, qui va en parler sinon
les spirites, les voyants et les adeptes des sciences occultes ?
Si la
théologie ne dit plus assez le sens du cosmos, le sens sacré, avec
prudence, mais le sens sacré du monde et ne parle plus de la destination
ultime du cosmos, qui va en parler sinon le Nouvel Age ?
Et je trouve étonnant,
même si je m'en réjouis, que ce soit des physiciens et des biologistes
qui relancent ces questions qui n'auraient jamais dû sortir du champ de
la théologie.
Il est heureux que des gens étrangers à
la théologie réinterrogent celle-ci sur ce qui aurait dû demeurer
son bien constant.
Dans
ma vie de prêtre et de philosophe, théologien (tout cela avec beaucoup
de guillemets), ce fut l'éblouissement quand il m'a été donné
de mieux saisir, grâce, notamment, à Hans-Urs von Balthazar qu'avec
la résurrection de Jésus a commencé un univers nouveau et
que cet univers existe.
On perçoit aussitôt qu'il y a différents
champs dans la profondeur du réel ; ce que nous expérimentons actuellement
du réel n'est qu'une mince pellicule...
Comme disait Newman, le monde
que nous percevons est la frange inférieure de la parure des anges, une
formule poétique, sans doute, mais hautement significative: il y a une
profondeur du réel que nous ne soupçonnons pas.
Je dois dire
que cette appréhension du monde nouveau existant depuis Pâques réellement
m'a aidé à accueillir avec prudence, mais quand même avec
sympathie, toute une série de réalités dont la théologie
généralement ne parle pas ou parle de manière gênée,
par exemple le miracle.
Regard sur les miracles et les apparitions
Le
miracle, je trouve qu'on peut très bien le comprendre à partir du
Christ en gloire, on peut le comprendre comme une échappée à
l'intérieur de ce monde sur la nouveauté du monde nouveau ; loin
d'être, comme on le dit parfois, une dérogation aux lois de la nature,
il est au contraire l'annonce à mes yeux des lois supérieures et
pleinement harmonieuses du monde plus réel qui a commencé avec la
résurrection du Christ.
Je m'aventure peut-être sur le terrain,
sur les plates-bandes d'un autre, mais je me souviens du titre de l'ouvrage de
Boutroux : De la contingence des lois de la nature.
Les lois présentes
de la nature sont justement les lois du monde tel qu'il est maintenant, où
le mal est inévitable, où il est incontournable.
C'est peut-être
l'ensemble du monde qui est contingent, qui est comme il aurait pu ne pas être,
comme il devrait ne pas être et, espérons-le, ne sera plus un jour.
Est-ce que le miracle n'est pas une petite échappée, un
petit clin d'il adressé à l'ancien monde, comme dirait l'Apocalypse,
par le nouveau ?
Les apparitions - je sais bien qu'il faut du discernement
pour voir celles qui sont authentiques et celles qui ne sont que des créations
purement humaines - les apparitions, celles qui sont reconnues, et celles qui
peuvent encore l'être, ne sont-elles pas à l'intérieur de
ce monde-ci, un regard qui s'ouvre vers nous à partir de la réalité
du monde nouveau ?
J'ai
été amené récemment à participer à un
débat à la télévision sur " Et après la
mort ? " où l'on a évoqué les expériences qui
se produisent dans certains états à l'approche de la mort, l'élargissement
de la perception du monde et toute la métaphysique qui s'en dégage.
Oh ! je sais qu'il faut beaucoup de prudence sur le plan épistémologique
quant à la manière dont on parle de ces expériences ; mais
elles ont au moins le mérite de suggérer que quand nous approchons
de la limite de l'existence terrestre, la perception que nous avons du monde réel
s'élargit .
Nous sommes actuellement des myopes, nous sommes actuellement
des taupes qui ne percevons qu'une infime partie d'une réalité,
d'une réalité débordante et qui s'entrouvre à notre
regard probablement quand nous approchons de la limite du temps et de l'existence
terrestres.
Ce qui m'a impressionné aussi dans cette perspective,
c'est la coexistence de deux mondes : le monde où nous sommes, qui est
réel, d'une réalité proba-blement déficiente mais
réelle, tragiquement réelle même ; et le monde nouveau, qui
existe, j'oserais même dire, plus réellement que le monde visible.
Soit
dit en passant, ce qui fait la beauté de l'eucharistie qu'on célèbre
chaque jour, c'est que l'eucharistie est à l'intérieur de ce monde
la présence réelle et réalisante du monde nouveau.
Chaque
fois que nous célébrons l'eucharistie, nous débarquons en
quelque sorte pour un temps dans ce qui est au-delà du temps, nous débarquons
sur le sol ferme de l'éternité, un petit peu comme dans le dernier
chapitre de l'évangile de Jean, les disciples qui sont sur les eaux mouvantes
de l'existence terrestre débarquent sur le sol ferme où se tient
le ressuscité qui leur a préparé la nourriture : " Venez
déjeuner ".
Le problème des origines
A
l'autre bout du temps, il m'a semblé qu'il y avait quelque chose à
puiser dans les interprétations du père Balthazar, du père
Fessard et de quelques autres concernant la protologie, l'origine, sujet sur lequel
on se tait actuellement dans toutes les langues du monde en théologie.
Grosso modo, nous interprétons le péché originel comme
une espèce de vice inné, conaturel à l'existence humaine
finie, et qui consisterait en une mauvaise manière de vivre une donnée
incontournable de la nature humaine finie.
Le salut consisterait à
vivre autrement cette donnée de notre nature, à porter un autre
regard sur la situation native de l'existence humaine.
Est-ce que le regard
porté sur le Christ en gloire ne nous autorise pas à prendre au
sérieux l'affirmation biblique et aussi dogmatique, suivant laquelle la
Création à l'origine fut intègre, et même à
prendre au sérieux, mais en se situant sur le registre adéquat,
la fameuse doctrine des dons préternaturels ?
L'intégrité
originelle, donc non seulement l'état de justice et d'accord avec Dieu,
mais aussi l'immortalité, sont évidemment impensables si on les
localise dans l'espace-temps qui est le nôtre maintenant. Il faudrait imaginer
une sorte de réserve préternaturelle située à l'intérieur
du cosmos tel qu'il est maintenant, une région qui échapperait aux
lois réelles du monde présent, où se trouverait un hominisé
récent, doué d'une perspicacité intellectuelle sans faille,
d'une volonté sans défaillance, d'une responsabilité inouïe
à l'égard de toute l'humanité et du cosmos, échappant
par un miracle permanent à la souffrance et au déclin, au vieillissement
et à la mort...
S'il faut se représenter comme cela l'intégrité
originelle, je comprends que l'on s'en débarrasse intellectuellement, qu'on
y renonce ou qu'on déclare que c'est simplement du mythe au sens superficiel
du terme.
N'y a-t-il pas une autre piste ? J'ai essayé de l'explorer
dans mon livre Les raisons de croire, une piste à chercher dans une protologie
conçue non pas comme identique à l'eschatologie, mais avec une inspiration
voisine.
Une autre piste
Est-ce
que la Création intègre, originelle, n'est pas à penser sur
un registre différent de notre existence historique présente ?
De
même qu'il ne vient à l'esprit de personne de situer Jésus
tel qu'il vit maintenant dans la gloire, Marie telle qu'elle est glorifiée
dans son assomption, dans notre espace, ni de les mesurer par notre temps.
Cela
n'a pas de sens de dire que le Christ ressuscité a 1998 ans d'âge,
ça n'a aucun sens de localiser dans le cosmos le site de Marie en son assomption.
Et pourtant, si nous sommes croyants, nous affirmons la réalité
de leur existence, de leur vie et de leur durée ; mais nous savons très
bien que cette réalité n'est pas commensurable aux repères
de notre existence ac-tuelle.
De même, est-il incongru de penser
qu'Adam et Eve, au sens théologique où nous en parlons, ne sont
pas à situer quelque part dans notre histoire présente ou dans un
lieu de la planète, mais que l'état présent du monde où
nous sommes est à penser comme une conséquence d'un drame réel
qui s'est joué réellement dans un monde réel, mais qui n'est
pas commensurable à celui-ci ?
Bien sûr, si nous voulons échapper
à la gnose ou à la kabbale ou à toute sortes de tentations
du même genre, il nous faut maintenir qu'il y a un lien entre l'existence
historique présente et le monde originel, tout comme il y a un lien, une
continuité et une discontinuité entre le monde présent et
le monde de la fin, le monde de la gloire.
Je
ne peux pas entrer ici dans les détails, d'autant plus que nous sommes
à deux minutes de mon temps de parole, mais il me semble que la théologie
gagne à un nouveau regard qui élargit la perception des choses.
Réintégrer à la théologie la dimension eschatologique,
la dimension protologique et, plus largement, réintégrer à
la théologie la dimension cosmique est bienfaisant, car nous sommes trop
enfermés dans une dimension anthropocentrique, existentielle, terrestre
- toutes dimensions importantes, certes, mais qui ne perdent rien, au contraire,
à accueillir des perspectives plus larges.
Science et Foi
J'ai
été très heureux d'apprendre que Monsieur Costa de Beauregard
serait présent à ces rencontres.
Je l'avais entendu il y a de
cela une vingtaine d'années, nous étions jeunes et beaux à
l'époque, à l'Université de Louvain.
Même si je
ne suis pas un scientifique de formation, je suis toujours très heureux
de lire quelques ouvrages de vulgarisation, par exemple celui qu'un de mes anciens
élèves, Dominique Lambert, a écrit avec un certain Demaret
; c'est un ouvrage de vulgarisation sur le principe anthropique.
Je l'ai lu
dans l'avion qui me conduisait à Manille pour les J.M.J. en 1995 à
l'aller et au retour.
Je suis très heureux de constater que de grands
esprits scientifiques de notre temps relancent des questions qui ont une portée
métaphysique et théologique considérable.
Ce peut être
très précieux pour le théologien de fréquenter ce
genre d'interrogations, à condition d' incorporer comme médiation
entre la pratique des sciences et la théologie - et là je reviens
à ma petite spécialité - la médiation de la philosophie.
Autant
j'ai vibré à certains écrits, à certaines conférences
comme celle que je viens de rappeler, autant par exemple je me suis senti mal
à l'aise quand j'ai lu un livre de Guitton, il y a quelques années,
dialoguant avec deux scientifiques russes.
Là, j'ai trouvé que
l'on passait de données scientifiques à des affirmations théologiques
avec une rapidité excessive, et sans la médiation patiente et respec-tueuse
de la philosophie, sans respecter suffisamment la spécificité des
niveaux d'interprétation.
Ce qui m'amène à conclure par
où nous avions commencé - l'inclusion se porte toujours bien dans
les exposés et les causeries - par l'adage de Maritain : "
Distinguer
pour unir ".
Nous sortons d'une période où, en théologie,
on a excessivement distingué des tiroirs différents. Distinguer
pour unir. Unir en distinguant. Il me semble que ce pourrait être le maître
mot de ce projet audacieux mais bienfaisant auquel le Père Abbé
nous fait participer : un projet de Nouveau Regard.