Troisième
partie
3. De la connaissance du monde à la connaissance
du
Créateur
3.0 POURQUOI ET COMMENT ALLER AU-DELA DE
LA
PHILOSOPHIE ?
3.0.1 Comment aller au-delà de la philosophie
?
La philosophie essaie de répondre à Leibniz qui
se demandait pourquoi il existe quelque chose plutôt que rien, mais elle
ne peut pas répondre à la question existentielle " Pourquoi
ce monde où je vis est-il si dur à vivre, avec son poids de souffrances
que ne compensent pas quelques instants de bonheur ? ".
Cette question
ne pouvait se poser qu'à partir du moment où quelques Hominidés
ont commencé à prendre conscience de leurs conditions de vie, sans
doute en même temps qu'ils ont communiqué par un langage structuré.
Les témoins archéologiques qu'ils nous ont laissés montrent
que c'est aussi le moment où ils ont commencé à ensevelir
leurs morts parce qu'ils se demandaient quel sens peut avoir cette vie qui conduit
finalement à la mort.
De
nombreux philosophes - en particulier les stoïciens - ont réfléchi
sur ce qui peut " donner un sens à la vie ".
Leurs réflexions
restent purement philosophiques parce qu'elles prennent en compte seulement ce
que chacun d'eux découvre de son propre chef, même quand il écoute
d'autres personnes ou quand il lit ce qu'elles ont écrit.
Tant que
je pense trouver la vérité au terme de mes réflexions, je
reste dans le domaine de la philosophie.
Pour en sortir, il faut accepter
que la vérité puisse venir d'une autre source, extérieure
à moi-même, qui est nommée " révélation
", notamment quand elle se présente sous la forme d'un livre tel que
la Bible hébraïque, le Nouveau Testament chrétien ou le Coran
musulman.
Toutefois, le christianisme n'est pas une " religion du Livre
" : c'est la religion d'une Personne, le Christ, et, partant, des Trois Personnes
divines. Les physiciens renommés que sont G. Charpak et R. Omnès
(2004) disent clairement que les questions qui dépassent la physique et
la philosophie appartiennent au domaine du sacré.
F. Jacob (1970,
p. 119), prix Nobel de biologie, estime aussi que les connaissances scientifiques
ne suffisent pas pour donner sens à la vie : " Les Lumières
et le XIXème siècle eurent la folie de penser que [la raison] était
suffisante pour résoudre tous les problèmes.
Aujourd'hui,
il serait plus fou encore de décider
sous prétexte que la
raison n'est pas suffisante, qu'elle n'est pas non plus nécessaire.
Certes, la science s'efforce de décrire la nature et de distinguer le rêve
de la réalité.
Mais il ne faut pas oublier que l'être
humain a probablement autant besoin de rêve que de réalité.
C'est l'espoir qui donne son sens à la vie ".
Dans ce nouveau domaine, plusieurs religions proposent des réponses qui
méritent ré-flexion.
Elles comportent toutes une théodicée
plus ou moins explicite, mais nous commencerons par porter une attention particulière
au christianisme, parce qu'il se place historiquement dans le prolongement du
questionnement philosophique que nous avons suivi : l'expérience religieuse
vécue par les chrétiens est née dans le monde sémitique,
très éloigné du monde grec, et la " traduction "
des concepts bibliques en termes grecs a représenté un véritable
tour de force de la part des premiers évangélistes.
Le message
chrétien " Le Christ est ressuscité " répugnait
à la pensée grecque : voir la mésaventure de Paul à
l'Aréopage d'Athènes !
Par la suite, la théologie
chrétienne s'est trouvée confrontée au contexte rationnel
de la culture hellénistique, et ce fut un enrichissement mutuel.
Platon
avait déjà vu que celui qui aura appris à contempler "
les beaux objets dans l'ordre correct de leur gradation, celui-là aura
la soudaine vision d'une Beauté dont la nature est merveilleuse "
(Le Banquet, 210 e).
Toutefois, la contemplation chrétienne n'est
pas réductible à la contemplation platonicienne des Idées.
P. Teilhard de Chardin remarquait que, " aux premiers siècles
de l'Église, le christianisme a fait son entrée définitive
dans la pensée humaine en assimilant hardiment le Jésus de l'Évangile
au Logos alexandrin ". (cf. aussi Urs von Balthasar, 1960).
Mais assimilation
est trop dire, car le Logos chrétien ne se réduit pas au logos des
philosophes grecs. (Voir de Lubac : " le platonisme des Pères ").
Durkheim, le fondateur de la sociologie moderne, croit pouvoir préciser
le point de jonction entre science et religion quand il écrit que la fonction
des religions " n'est pas de nous faire penser, d'enrichir notre connaissance,
d'ajouter aux représentations que nous devons à la science des représentations
d'une autre origine et d'un autre caractère, mais de nous faire agir, de
nous aider à vivre. " (Les Formes élémentaires de la
vie religieuse, Alcan, Paris, 1928, p. 595).
S'il est vrai que la religion
- en particulier la religion chrétienne - exige de ses fidèles un
comportement fondé sur la justice et la charité, la façon
de voir de Durkheim est tout à fait contestable, car la Révélation
a fait faire des progrès gigantesques à la pensée humaine
et philosophique : ne serait-ce que la notion de création, la notion de
personne, mais aussi la distinction du spirituel et du temporel, etc. etc.
En fait, elle a enrichi notre connaissance et transfiguré nos représentations
de l'homme et de la Création. C'est une erreur typiquement " moderne
" de confiner la religion dans le domaine de l'agir (éthique, morale)
tandis que la science fournirait la connaissance : c'est un regard fragmenté,
le contraire du nouveau regard !
L'articulation entre philosophie et théologie " réside en cela
qu'il est possible que la philosophie pose des questions auxquelles [les philosophes]
ne puissent pas répondre de façon ultime (
) Il est possible
(
) de chercher la réponse à une autre source et d'examiner
quelle lumière en vient. "