Saint-Paul
de Wisques, 25 novembre 2007
Homélie
pour la solennité du Christ-Roi C
II S 5, 1-3. Col 1, 12-20. Luc
23, 35-43
Et pourtant, il règne !
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ous voici parvenus, frères et soeurs, à la dernière semaine de l’année liturgique. La fête du Christ-Roi, instaurée par Pie XI, était célébrée autrefois le dernier dimanche d’octobre, pour être au plus près de la Toussaint ; elle avait pour objet principal le Règne du Christ sur la cité terrestre par la mise en œuvre de la Doctrine sociale de l’Eglise. En déplaçant cette célébration à l’ultime dimanche du Temps ordinaire, la Liturgie rénovée à la suite du Concile a voulu nous rappeler que si toute l’histoire humaine culmine dans l’avènement du Royaume des cieux rendu présent en Jésus de Nazareth, Alpha et Oméga, Commencement et Fin de toutes choses, elle ne trouvera son accomplissement qu’à la fin des temps, quand Jésus viendra dans la gloire, avec tous ses anges. Ce sera la Parousie, que nous attendons avec ferveur. La fête de la Royauté du Christ acquiert ainsi sa pleine signification.
Vous vous demandez peut-être si le titre de roi est bien choisi pour désigner le Fils de Dieu ? N’évoque-t-il pas une fonction politique, alors que Jésus a catégoriquement refusé de se placer sur ce terrain ? Un roi est aussi chef de guerre : mais Jésus n’a prêché que la paix. Un roi est un homme riche et puissant ; mais Jésus est né pauvre, et il est resté pauvre. Un roi commande en Maître : Jésus s’est fait le Serviteur de tous. Un roi se marie pour assurer la continuité de sa dynastie ; le Règne de Jésus n’aura pas de fin. D’ailleurs, il ne convenait pas que fut le mari d’une femme Celui qui venait comme Epoux et Sauveur de toute l’humanité.
Et pourtant, Jésus est Roi. Il ne l’est pas à la manière des hommes, mais il l’est à sa façon à lui, qui est unique. Jésus n’entre dans aucune de nos catégories. On ne peut l’enfermer dans aucune définition qui rassurerait notre raison, et nous dispenserait de sortir de nous-mêmes pour le suivre là où il veut nous mener. Dieu sait si des auteurs de livres à sensation tentent, surtout de nos jours, de ramener Jésus à des proportions purement humaines ; dans le meilleur des cas, on se plaît à le présenter comme un Maître spirituel qui reflète la sagesse et la bonté de Dieu, une référence parmi tous les autres fondateurs de religions. Mais pas plus ! On ne supporte pas d’entendre dire qu’il est engendré du Père de toute éternité, qu’il est né d’une Vierge, qu’il est mort sous Ponce Pilate et vraiment ressuscité, qu’il a fondé une Eglise qui est son Corps répandu et communiqué, et qu’il viendra en personne à la fin des temps, avec gloire, puissance et majesté, sauver tous ceux qui ont cru en lui – ceux qu’il a rachetés par sa Croix et qu’il nourrit de son Corps et de son Sang. Ah non ! disent ces exégètes d’occasion. Trop, c’est trop ! Un Jésus ramené à notre taille, conforme à nos idées, oui ! Mais pas un Homme-Dieu ! – Eh bien ! frères et soeurs, si nous-autres chrétiens catholiques en venions à penser ainsi, selon la sagesse du monde, en reniant la folie de la Croix, nous trahirions notre foi et nous ferions obstacle au salut du monde. Nous aurions pris le parti de l’Antéchrist ! Dieu nous en garde !
Jésus est Roi d’une manière suréminente, autrement et plus qu’aucun des plus grands rois de l’histoire : il règne sur toute la Création. Comment le savons-nous ? Par la Révélation, bien sûr. Mais comment le Saint-Esprit s’y prend-il pour nous enseigner que Jésus est Roi ? Reprenons les lectures de cette Liturgie, toutefois dans l’ordre chronologique. La première évoque le sacre de David à Hébron, comme roi sur tout Israël. Ce n’est pas un événement bien important à l’échelle mondiale, mais c’est une grande avancée dans l’histoire du salut. Une conception nouvelle du pouvoir va naître en Israël. Le roi ne sera plus considéré comme un dieu, à la manière du Pharaon d’Egypte, ni même comme un personnage quasi divin, ayant un pouvoir absolu et totalitaire, à l’instar des souverains de l’Orient ancien. Il sera soumis au Seigneur, obéissant à la Loi de Moïse, et recevant avec humilité la Parole transmise par les prophètes. Il gouvernera au Nom du Seigneur, comme simple Lieutenant de Dieu. Sa royauté et sa sagesse viendront de Dieu comme un don gracieux, fruit d’une humble prière (cf. I R 3, 9. Sg 9). A cause de cela, sa dynastie subsistera sans interruption, quoique en partie dans l’ombre, jusqu’à Joseph, l’époux de la Vierge Marie ; et Jésus sera appelé Fils de David !
Deuxième tableau : l’évangile. Jésus sur la Croix. Un écriteau proclame : Celui-ci est le Roi des juifs. Tout le monde a les yeux fixés sur lui : le peuple regarde, dit saint Luc : dépassé par l’événement, mais sans moquerie. Peut-être attendant quelque chose, mais quoi ? On ne sait pas. Les chefs du peuple, eux, regardent et ricanent : « Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Elu ! ». Les deux brigands, crucifiés avec Jésus, regardent, eux aussi. Ils ont commis les mêmes délits, subis la même condamnation. Et pourtant, l’attitude de l’un est diamétralement opposée à celle de l’autre. Le premier porte sur Jésus un regard plein d’amertume et de mépris, et il prend le parti des blasphémateurs. Le second, au contraire, voit plus loin et plus haut. Il dépasse le spectacle dramatique, horrible et désespérant dont il est une des victimes, et il discerne une mystérieuse intention divine. Il choisit de se solidariser avec ce Roi des juifs si noble, si rayonnant de bonté au milieu de ses souffrances. Certainement, Dieu est avec lui. Alors, il l’appelle par son nom – cas unique dans l’évangile : « Jésus ! Souviens-toi de moi quand tu viendras pour ton Règne ». La Lumière fulgurante de l’Esprit-Saint est tombée sur lui. Le Roi répond, de toute son Autorité royale, siégeant sur le trône de la Croix : « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis ». Aujourd’hui est le temps favorable, le jour du salut. Aujourd’hui, le salut est entré dans ce cœur d’homme supplicié, mais brûlant d’amour. Il sera pour toujours avec Jésus.
Troisième tableau : l’Epître aux Colossiens. Saint Paul nous invite à rendre grâces à Dieu qui nous a arraché au pouvoir des ténèbres – celui de Satan – pour nous introduire dans le Royaume de son Fils bien-aimé. Puis il énumère ses titres royaux : Fils, Image du Dieu invisible, Premier-né de toutes les créatures. Il est avant tous les êtres, et tout subsiste en lui. Il est aussi la Tête, le Chef de l’Eglise, Premier Ressuscité, Premier en tout, Plénitude de tout, Auteur de la réconciliation universelle, Pacificateur au prix de son sang…
Magnifique, n’est-ce pas, frères et sœurs ? Oui, mais si Jésus règne dans le ciel, qu’en est-il de sa Royauté sur la terre ? Jésus a déclaré à Pilate : Tu le dis, je suis Roi… Ma royauté n’est pas de ce monde. C’est-à-dire : elle ne tire pas son autorité des Puissances de ce monde, et elle ne s’exerce pas à la manière des puissants de ce monde. Elle ne s’impose pas de l’extérieur, par la force, mais elle agit de l’intérieur, par la grâce du Saint-Esprit. Elle conquiert les cœurs avant de régir les corps. Jésus règne sur les siens, sur son Eglise, sur nous tous qui, malgré notre faiblesse et nos péchés, reconnaissons et acclamons sa royauté.
Mais nous vivons dans le monde, et nous sommes porteurs de l’Evangile. Nous avons reçu la mission de proposer la Bonne Nouvelle du salut à toutes les nations. Elle leur est destinée, et elle apporte de grands biens à celles qui la reçoivent : des trésors de justice, d’amour et de beauté, et le don de la Paix. Car il y a une manière évangélique de vivre en société, de porter des lois, de régler les différends, de réconcilier les frères ennemis, de servir le Bien commun, de rechercher la paix. Avec, en perspective, la Vie éternelle. C’est cela que l’Eglise propose au monde, avec plus ou moins de bonheur, selon les époques.
Et pourtant, elle ne cesse de se heurter à la résistance du monde ; plus précisément : à l’esprit du Prince de ce monde. Cet Ennemi de Dieu et des hommes ne poursuit qu’un seul but : souiller et détruire la création de Dieu ; face à la civilisation de l’Amour, il oppose avec acharnement la culture de la Mort. Ce combat apocalyptique se déroule sous nos yeux et nous concerne directement : la société d’inspiration chrétienne se désagrège, tandis que se met en place un nouveau paganisme, pire que l’ancien. Satan étend son règne sur le monde, et rien ne semble l’arrêter. Il se hâte, car il sait que son temps est limité. En fait, il est déjà vaincu par la Croix du Christ, et il le sait ; mais il cherche à entraîner dans sa chute le monde entier. Prenons garde, frères et sœurs, de ne pas tomber dans son piège ! Quand il croira avoir réussi, c’est alors que viendra le Fils de l’homme. Quoi qu’il arrive, nous devons rester fermes dans la foi et la charité. La Préface qui sera chantée tout à l’heure proclame : le Règne de Dieu Père, Fils et Saint-Esprit est un règne de vie et de vérité, un règne de grâce et de sainteté, un règne de justice, d’amour et de paix… Il sera sans limite et sans fin. Vivons dans cette espérance !
AMEN
GL