Saint-Paul de Wisques, 18 janvier 2009

HOMÉLIE POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE ORDINAIRE   B

I S 3, 3...19. I Co 6, 13…20. Jn 1, 35-42

 

Sous le regard de Jésus

 

P

OUR bien comprendre les morceaux d’évangile qui nous sont proposés par l’Église dimanche après dimanche, frères et sœurs, il faut les relier à ce qui précède et à ce qui suit. Il y a quinze jours, nous avons célébré l’Épiphanie ou Manifestation du Fils de Dieu, c’est-à-dire que nous avons évoqué les événements – car il y en a plusieurs – à travers lesquels le Seigneur Jésus s’est manifesté, s’est fait connaître à l’humanité, par le truchement de témoins privilégiés, comme étant le Messie, venu dans le monde pour sauver tous les hommes. L’évangile lu ce jour-là était le récit savoureux de l’adoration des Mages selon saint Matthieu ; mais avant les Mages, il y avait eu, selon saint Luc, les bergers de Bethléem accourus à la Crèche ; ensuite, Jean Baptiste et quelques-uns de ses disciples seraient les témoins de l’intronisation du Messie par Dieu le Père et le Saint-Esprit au cours de son Baptême au Jourdain, cette fois selon saint Marc. Aujourd’hui, saint Jean nous raconte la vocation des premiers Apôtres du Christ.

            Il est évident que la constitution du groupe qui va se former autour de Jésus n’avait rien d’extraordinaire à l’époque, car tout rabbi en Israël avait son cercle de disciples, et personne ne s’en étonnait. Mais, pour les évangélistes comme pour nous, il s’agit d’un événement d’une importance suprême : c’est la fondation de l’Église. Pour saint Jean, dont le regard pénètre toujours au plus profond du mystère, la fondation de l’Église n’est rien de moins que le commencement de la Nouvelle Création dans la gloire de Dieu ; il le laisse entendre en organisant son récit sur le schéma d’une semaine, en référence aux six jours de la Genèse. Mais il est un autre aspect qu’il nous faut souligner.

            Le récit johannique est très différent de celui des autres évangélistes. Ici, nous assistons à une série de rencontres personnelles avec Jésus, qui ont leur point de départ dans le témoignage de Jean Baptiste et se propagent de l’un à l’autre. Or, vous aurez certainement remarqué, frères et sœurs, que ces rencontres consistent beaucoup plus en un échange de regards avec le Christ qu’en un échange de paroles. Il n’y a pas moins de dix emplois de mots concernant le regard ! Essayons de comprendre ce que cela signifie pour nous.

Jean-Baptiste est celui qui a contemplé la Colombe de l’Esprit venant et demeurant sur Jésus au moment de son baptême (v/32). Il est le Témoin oculaire par excellence (v/34). Ensuite, il a vu Jésus venant à lui (Jn 1, 29), et il l’a désigné pour qu’on le regarde en disant : Voici l’Agneau de Dieu (ibid.). Le lendemain, il pose son regard sur Jésus qui passait, et dit pour la seconde fois : « Voici l’Agneau de Dieu ! » (v/36). Deux de ses disciples, Jean et André, qui ont entendu, se mettent à suivre l’Agneau. Dans ce mouvement, ils sont accueillis par le regard de Jésus : « Jésus se retourne et les regarde en train de le suivre. Il leur dit : Que cherchez-vous ? Eux lui dirent : Rabbi,  où demeures-tu ? » (Jn 1, 38).  

Jésus ne demande pas : Qui cherchez-vous ? Car, d’une part, il est évident qu’ils le cherchent, lui, puisqu’ils le suivent ; mais, d’autre part, ils ignorent encore Qui est réellement Jésus. Ils ont seulement appris de leur Maître qu’il est « l’Agneau de Dieu ». Ce titre mystérieux les attire. Jésus demande donc : Que cherchez-vous ? ou : Que désirez-vous ? – le verbe araméen sous-jacent signifie à la fois : chercher, désirer, vouloir. – La réponse des disciples paraît étrange à première vue : elle donne l’impression d’être improvisée, comme celle d’enfants pris au dépourvu ; ils répondent à la question par une autre question, qui paraît banale et peu adéquate : Rabbi, où demeures-tu ?

En réalité, dans la perspective johannique, cette question est essentielle. Le « lieu » où demeure Jésus n’est pas une maison quelconque parmi les maisons des hommes, mais le Lieu saint par excellence, le Lieu où l’on voit Dieu. Il importe par-dessus tout de connaître le Lieu où Jésus demeure, afin de pouvoir demeurer avec lui, comme il le désire : « Père, ceux que tu m’as donné, je veux que, là où je suis, eux aussi soient avec moi, pour qu’ils contemplent ma gloire que tu m’as donné, parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde » (Jn 17, 24). Car le Lieu de Jésus, finalement, c’est le sein du Père… Bien entendu, les disciples ne sont pas conscients de la profondeur de leur question. Ils veulent dire simplement : Nous désirons venir chez toi pour te voir et t’écouter tranquillement.  

Jésus répond : « Venez et vous verrez ». Il acquiesce de bon cœur à leur demande, loin de la trouver le moins du monde incongrue. « Venez » : c’est l’accueil chaleureux. « Vous verrez » : c’est l’invitation à entrer dans la contemplation de son mystère. – « Ils vinrent donc, et ils virent où il demeurait » – Encore cette insistance sur le verbe voir, et sur l’importance qu’il y a à voir le lieu où Jésus demeure.  « Et ils demeurèrent près de lui ce jour-là. C’était environ la dixième heure », c’est-à-dire en fin d’après-midi. Le soir tombe, c’est peut-être une allusion à la fin des temps. Il ne suffit pas de voir Jésus, comme en passant : il faut encore demeurer avec lui, c’est-à-dire prolonger la contemplation. Expérience inoubliable pour eux, commencement d’une expérience qui prendra tout son sens quand ils entendront le Maître leur dire au soir du Jeudi saint : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 14, 23)… « Demeurez en moi, et moi en vous… Demeurez dans mon amour »(15, 4.9).

André, l’un des deux disciples, trouve Simon, son frère, et lui dit tout de go : « Nous avons trouvé le Messie – ce qui se traduit : Christ ». Formidable déclaration ! Celui qu’Israël attend depuis des siècles, le Fils de David, deux pêcheurs galiléens l’ont identifié et ils font part de leur découverte à un autre pêcheur, qui, apparemment, reçoit le message sans plus de difficulté et accepte la rencontre.

« Il le mena à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : Tu es Simon, fils de Jean. Tu t’appelleras Képha, ce qui veut dire Pierre ».  Pierre reçoit en silence son nom nouveau. Le regard de Jésus pénètre jusqu’au fond de son cœur et opère un changement du nom, c’est-à-dire de la personnalité, correspondant à la mission nouvelle qui sera explicitée plus tard : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église » (Mt 16, 18).

Là s’arrête malheureusement l’évangile de ce jour. Mais le récit de Jean continue en rapportant la vocation de Philippe et celle de Nathanaël, que Jésus a vu sous le figuier et qui est conquis par son regard. Le récit se termine par cette promesse de Jésus : « Vous verrez les cieux ouverts, et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l’homme » (Jn 1, 51).

 

Alors, frères et sœurs, quel enseignement peut-on tirer de cette insistance insolite sur le regard, en cette semaine consacrée à la prière pour l’Unité des chrétiens ? Plusieurs choses importantes, me semble-t-il. L’Unité se fera le jour où, tous, nous aurons réellement rencontré le Christ. Pour rencontrer Jésus, il faut d’abord avoir entendu une parole qui nous vient de l’Église depuis les origines, et qui nous donne Jésus à voir : Voici l’Agneau de Dieu. Il faut ensuite lever les yeux vers cette image qui nous est présentée, et c’est comme si nous le voyions, pour ainsi dire, « de dos », comme Moïse, sur la montagne du Sinaï (Ex 33, 23). C’est alors qu’il se retourne et pose son regard sur nous. C’est un regard humain et divin qui nous transperce et nous met à nu devant lui. Mais c’est un regard plein d’amour, qui, loin de nous juger pour nous condamner, nous révèle à nous-mêmes et nous fait exister devant lui. C’est un regard qui éveille en nous l’amour et qui renverse toutes nos barrières, dissipe tous nos doutes et ouvre notre cœur à la Vérité. Peu importe alors ce que nous allons balbutier quand il nous dira : Que cherchez-vous ? Car lui-même nous invitera à venir à lui et à le regarder à notre tour, les yeux dans les yeux – ce que nous ne pouvions faire de nous-mêmes : Venez et vous verrez. Qui a entendu cette parole et reçu cette invitation n’a plus qu’à suivre Jésus et à demeurer auprès de lui, comme lui-même demeure auprès du Père. Le nom nouveau qu’il reçoit l’établit dans la solidité de la foi en l’appuyant sur la foi de Pierre : Tu es Képha !

 

AMEN.

 

                                                                                                                            +GL